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— Ah bon ! Je comprends, le choc a été violent pour elle aussi, dit-elle, le regard vague, en serrant sa tasse de thé entre ses mains.

Elle paraissait abattue. Mais sa posture sur le canapé, le dos bien droit, avait quelque chose de sévère qui faisait sentir sa force de caractère.

Une sonnerie de portable retentit à l’intérieur de son sac. Ayané l’ouvrit et chercha des yeux l’assentiment de Mamiya, qui le lui donna d’un hochement de tête.

Elle vérifia d’où provenait l’appel avant d’y répondre.

— Allô… Non, tu ne me déranges pas… Il y a des policiers chez nous… Je ne sais pas encore. Il était tombé dans le salon… D’accord, je vous appellerai quand je le saurai… Oui, dis à papa de ne pas se faire de souci… Bon, alors à bientôt, conclut-elle avant de raccrocher et de préciser à l’intention de Mamiya : C’était ma mère.

— Vous lui avez raconté ce qui est arrivé ? demanda Kusanagi.

— Je leur ai juste dit qu’il était mort subitement. Ils aimeraient avoir plus de détails, mais je ne savais que lui répondre… dit Ayané en se tenant le front.

— Vous avez prévenu la société de votre mari ?

— J’ai appelé le conseil juridique ce matin avant de prendre l’avion. C’est ce M. Ikai dont je vous ai parlé.

— Celui que vous aviez invité à dîner vendredi soir ?

— Oui. Cela ne va pas être facile pour les employés de se retrouver soudain sans patron, mais je ne peux rien pour eux…

Elle fixa un point dans le vide, l’air préoccupée. Malgré les grands efforts qu’elle faisait pour se montrer forte, son désarroi était visible. Kusanagi aurait aimé pouvoir la soutenir.

— Vous ne croyez pas que vous feriez mieux de demander à une amie ou à une parente de venir vous tenir compagnie jusqu’à ce que votre assistante aille mieux ? Je suis sûr que vous en auriez besoin.

— Ne vous faites pas de souci pour moi, ça va aller. De toute manière, vous préférez sans doute que personne ne vienne ici aujourd’hui, non ? demanda-t-elle à Mamiya.

L’air embarrassé, il regarda Kusanagi.

— Les techniciens doivent repasser cet après-midi. Mme Mashiba est d’accord.

Elle n’aurait pas le temps de sombrer dans le chagrin. Kusanagi inclina la tête en silence.

Mamiya se leva et s’approcha de la veuve.

— Nous sommes désolés de vous avoir importunée. Kishitani va rester ici, n’hésitez pas à faire appel à lui si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Ayané le remercia d’une petite voix.

Sitôt que Mamiya franchit la porte d’entrée avec Kusanagi et Utsumi, il se tourna vers eux pour leur demander comment tout s’était passé.

— Hiromi Wakayama a reconnu qu’elle et Yoshitaka Mashiba avaient une liaison. Depuis environ trois mois. Elle ne croit pas que quelqu’un d’autre ait été au courant.

Les narines de Mamiya se gonflèrent en entendant cela.

— Donc la tasse de l’évier…

— Ils s’en sont servis dimanche matin. C’est elle qui avait fait le café. Elle n’a rien remarqué de spécial à ce moment-là.

— Par conséquent le poison aurait été introduit plus tard ? s’interrogea Mamiya, une main sur son menton mal rasé.

— Mme Mashiba avait-elle quelque chose à vous dire ? demanda Kusanagi.

Son supérieur fit non de la tête, l’air sombre.

— Rien de particulier. Je ne suis pas sûr qu’elle ait remarqué l’infidélité de son mari. Je lui ai pourtant demandé assez directement ce qu’elle avait à nous dire sur la présence d’autres femmes dans la vie de son époux. Elle s’est montrée surprise et nous a dit qu’il n’y en avait pas. Elle ne semblait pas émue. Je n’ai pas eu l’impression qu’elle simulait. Si je me trompe, c’est une grande actrice.

Kusanagi regarda sa collègue à la dérobée. Selon elle, les sanglots d’Ayané en étreignant Hiromi Wakayama relevaient de la comédie. Il se demandait comment elle allait réagir. Mais elle demeura impassible, le stylo à la main, prête à prendre des notes.

— Vous pensez que nous devons lui parler de la liaison de son mari ? demanda-t-il à Mamiya qui fit immédiatement non de la tête.

— Nous n’avons pas à le faire. Cela ne fera pas avancer l’enquête. Vous allez la voir souvent, faites attention à ce que vous lui racontez.

— Vous voulez dire que nous devons le lui cacher ?

— Non, mais nous n’avons aucune raison de lui en parler. Si elle le découvre toute seule, nous n’y pouvons rien. Si tant est qu’elle ne le sache pas déjà, ajouta-t-il en sortant un papier de sa poche. Je veux que vous alliez voir ces gens-là.

Il y avait noté le nom de Tatsuhiko Ikai, son numéro de téléphone et son adresse.

— Renseignez-vous sur le dîner de vendredi et l’état de M. Mashiba à ce moment-là.

— Étant donné ce que je viens d’apprendre, j’imagine que ce monsieur doit être fort occupé avec les affaires de son ami.

— N’oublie pas qu’il a une femme. Téléphonez-lui et allez la voir. Mme Mashiba m’a dit qu’elle a eu un bébé il y a deux mois. Et elle m’a prié de ne pas la questionner trop longtemps, car le bébé fatigue beaucoup cette dame.

Ayané avait deviné que la police allait questionner les Ikai. L’idée qu’elle se préoccupait de la fatigue de son amie à un moment pareil émut Kusanagi.

Kaoru Utsumi et lui se dirigèrent vers la résidence des Ikai dans la voiture qu’elle conduisait. Il appela Mme Ikai en route. La voix de Yukiko Ikai se tendit en apprenant que la police souhaitait la rencontrer. Il dut lui répéter plusieurs fois qu’ils ne lui poseraient que quelques questions avant qu’elle accepte de les rencontrer. Elle ne pourrait les recevoir qu’une heure plus tard. Kusanagi et sa collègue décidèrent d’attendre dans un café.

— Pour en revenir à ce dont nous parlions tout à l’heure, tu penses vraiment que Mme Mashiba savait que son mari la trompait ? demanda Kusanagi en buvant une gorgée de chocolat, boisson qu’il avait choisie parce qu’il avait pris un café en interrogeant Hiromi Wakayama.

— J’en ai le sentiment.

— Et tu le penses aussi ?

Kaoru Utsumi observa le contenu de sa tasse à café en silence.

— Si tu as raison, pourquoi ne s’en prenait-elle pas à son mari ou à son assistante ? Elle a invité Hiromi Wakayama à ce dîner qu’elle donnait pour les Ikai ! Normalement, elle n’aurait pas dû, non ?

— C’est vrai qu’une telle découverte ferait probablement perdre son calme à une femme ordinaire.

— Tu ne la prends pas pour quelqu’un d’ordinaire, si je comprends bien.

— Il est trop tôt pour en avoir la certitude, mais je la crois intelligente. Intelligente et résistante.

— Et parce qu’elle est résistante, elle pouvait supporter l’infidélité de son mari ?

— Elle comprenait qu’elle n’avait rien à gagner à se mettre en colère et à s’en prendre à lui. Cela aurait pu lui faire perdre deux choses importantes pour elle : un mariage stable et paisible, et une excellente assistante.

— Elle n’aurait pas pu garder éternellement auprès d’elle la maîtresse de son mari. Mais que vaut un mariage qui n’est qu’une façade ?

— Chacun a son propre sens des valeurs. Les choses auraient été différentes si elle avait souffert de violences conjugales, mais les Mashiba devaient bien s’entendre, puisqu’ils invitaient des amis chez eux. En tout cas superficiellement. Elle n’avait aucun souci matériel et pouvait se consacrer à son cher patchwork – je ne la crois pas stupide au point de risquer de perdre cette vie sur un coup de tête. J’imagine qu’elle s’est dit qu’elle pourrait peut-être tout garder si elle patientait jusqu’à la fin de la liaison entre son mari et son assistante.