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Elle n’avait pas l’habitude de se montrer si prolixe, et elle ajouta, peut-être parce qu’elle pensait s’être exprimée trop fermement :

— C’est comme ça que je vois les choses, mais je peux me tromper.

Kusanagi but son chocolat et fit la grimace car il était trop sucré. Il se jeta sur son verre d’eau.

— J’ai du mal à la croire si calculatrice.

— Elle ne l’est pas. Il s’agit de l’instinct de conservation qui caractérise les femmes intelligentes.

Kusanagi s’essuya la bouche du revers de la main et dévisagea sa jeune collègue.

— Toi aussi, tu l’as ?

Elle secoua la tête avec un sourire contraint.

— Non. Je pense que je me mettrais en colère si j’apprenais qu’on me trompe, sans penser aux conséquences.

— Je plains l’homme qui subirait ta colère. Mais je n’y comprends rien. Comment une femme peut-elle continuer à vivre paisiblement si elle sait que son époux la trompe ?

Il consulta sa montre. Une demi-heure s’était écoulée depuis qu’il avait parlé avec Yukiko Ikai.

La demeure des Ikai n’avait rien à envier à celle des Mashiba. Elle disposait d’un espace couvert pour les voitures des invités, ce qui évita à Kaoru Utsumi d’avoir à utiliser un parking payant.

Yukiko Ikai n’était pas seule. Son mari l’avait rejointe. Il leur expliqua qu’il était rentré en toute hâte en apprenant que des policiers allaient leur rendre visite.

— Cela ne vous a pas posé de problème d’emploi du temps ? demanda Kusanagi.

— Non, j’ai d’excellents collaborateurs. Mais je crains les questions de mes clients au sujet de cette affaire. J’espère que vous arriverez à la résoudre rapidement, cela m’aiderait, déclara-t-il en scrutant les deux inspecteurs. De quoi s’agit-il ? Que s’est-il passé ?

— Yoshitaka Mashiba est mort chez lui.

— Je suis au courant. Et j’imagine que si vous êtes ici, c’est qu’il ne s’agit ni d’un accident ni d’un suicide.

Kusanagi soupira discrètement. Il avait affaire à un avocat qui ne se satisferait pas d’explications approximatives et pourrait sans doute, s’il le souhaitait, obtenir des informations d’une autre source.

Après lui avoir demandé de ne pas en parler à d’autres personnes, il lui apprit que la mort était due à un empoisonnement à l’arsenic, poison que l’on avait trouvé dans le café bu par la victime.

Yukiko, assise à côté de son mari sur le canapé en cuir, les écoutait, le visage entre les mains. Ses yeux étaient rouges. Elle était un peu ronde mais Kusanagi, qui ne l’avait jamais vue, ne pouvait déterminer si c’était parce qu’elle avait eu un enfant récemment.

Ikai se passa la main dans les cheveux qu’il avait légèrement ondulés, probablement grâce à une permanente.

— Je m’en doutais un peu. En apprenant qu’elle avait été prévenue par la police, et qu’il y aurait une autopsie, je me suis dit qu’il ne s’agissait probablement pas d’une mort naturelle. Et la perspective d’un suicide est exclue.

— Mais vous pouvez envisager un meurtre ?

— Oui, parce que personne ne peut comprendre ce que les gens ont dans la tête. Mais un empoisonnement…

— Savez-vous si quelqu’un avait des griefs contre lui ?

— Si vous me demandiez s’il n’a jamais eu de conflits professionnels, je ne pourrais pas vous répondre non. Mais je ne peux pas imaginer qu’un conflit professionnel ait pu aboutir à un meurtre. D’autant plus que s’il avait eu de graves ennuis avec quelqu’un, c’est moi qui aurais été aux premières loges, et pas lui ! s’exclama-t-il en se frappant le torse du bout des doigts.

— Et sur le plan privé ? M. Mashiba n’avait pas d’ennemis ?

Ikai s’appuya au dossier du canapé et croisa les bras.

— Je n’en sais rien. Nos relations professionnelles étaient excellentes, mais nous avions pour règle de ne pas discuter de notre vie privée.

— Pourtant, il vous invitait chez lui ?

Ikai secoua la tête, sans dissimuler une légère exaspération.

— Oui, parce que c’était la meilleure façon de nous voir en dehors du travail. Les gens occupés comme nous ont besoin de détente pour compenser le stress.

Il voulait apparemment leur faire comprendre que des hommes de leur trempe n’avaient pas de temps à perdre à boire avec leurs amis.

— Et vous n’avez rien remarqué de particulier pendant ce dîner ?

— Si vous me demandez si j’ai remarqué quelque chose qui pouvait annoncer ce qui allait arriver, ma réponse est non. Nous avons passé un moment très agréable et très satisfaisant. Il fronça les sourcils et reprit : Dire que c’était il y a trois jours seulement et qu’il n’est plus de ce monde…

— M. Mashiba ne vous a pas dit qu’il devait rencontrer quelqu’un samedi ?

— Non, répondit-il avant de se tourner vers sa femme.

— Tout ce que je sais est qu’Ayané devait aller passer quelques jours chez ses parents.

Kusanagi se gratta la tempe du bout de son crayon. Il avait l’impression qu’il n’apprendrait rien d’utile de ces deux personnes.

— Vous vous rencontriez souvent de cette manière ? demanda Kaoru Utsumi.

— Une fois tous les deux ou trois mois.

— C’était toujours chez les Mashiba ?

— Nous les avons invités ici peu de temps après leur mariage. Mais depuis, nous nous sommes vus chez eux, parce que ma femme était enceinte.

— Vous connaissiez Mme Mashiba avant son mariage avec lui ?

— Oui. J’étais avec lui quand ils se sont rencontrés.

— Vraiment ?

— Oui, c’était lors d’une réception, à laquelle elle aussi était invitée. Ils ont commencé à se fréquenter à partir de ce moment-là.

— Cela remonte à quand ?

— Eh bien… commença Ikai en inclinant la tête. Il y a environ un an et demi, je pense. Non, un peu moins que ça.

— Ils se sont mariés il y a un an, non ? Ils se sont décidés rapidement ! ne put s’empêcher de s’exclamer Kusanagi.

— Ce n’est pas faux.

— M. Mashiba voulait des enfants, expliqua Yukiko Ikai. Ne pas rencontrer une femme capable de lui en donner commençait à le préoccuper.

— Ils n’ont pas à le savoir ! la fustigea son mari en dévisageant les deux enquêteurs. Je ne vois pas le rapport entre leur rencontre ou leur mariage et ce qui vous amène ici.

— Pourtant il y en a un, le contredit Kusanagi en levant la main. Pour l’instant, nous n’avons aucune piste et nous sommes en quête d’informations sur leur couple.

— Ah bon… Je comprends votre désir d’en rassembler dans le cadre de votre enquête, mais moins votre intérêt pour ce genre de détails, fit Ikai en leur lançant un regard légèrement méfiant, qui leur rappela qu’il était avocat.

— Je le conçois, fit Kusanagi en inclinant la tête avant de la relever pour le regarder droit dans les yeux. Ce que je vais vous demander risque de vous choquer. Mais je dois le faire et j’espère que vous ne le prendrez pas mal. Je vous serais très reconnaissant de bien vouloir me dire ce que vous avez fait ce week-end.

Ikai hocha la tête en faisant la moue.

— Vous voulez savoir si nous avons un alibi. C’est une question que vous devez nous poser, commenta-t-il en sortant son agenda de sa poche.

Il avait passé la journée de samedi à travailler à son bureau, et il avait ensuite dîné avec un client. Le lendemain, il avait joué au golf avec un autre client pour revenir chez lui vers vingt-deux heures. Sa femme était restée chez elle, et le dimanche, ses parents, ainsi que sa sœur, lui avaient rendu visite.

Les policiers chargés de l’enquête tinrent une réunion ce soir-là au commissariat de Meguro. Le responsable de la première division du bureau des enquêtes criminelles de la police métropolitaine de Tokyo l’ouvrit en déclarant que la présence d’arsenic dans le marc de café du filtre utilisé rendait hautement vraisemblable l’hypothèse d’un meurtre. Si la victime s’était suicidée, le poison n’aurait pas été mélangé au café, et si d’aventure il avait choisi ce moyen, il l’aurait plutôt mélangé au café déjà préparé.