— De qui le tiens-tu ? demanda Mamiya.
— De Hiromi Wakayama.
Kaoru leur expliqua ce qui arrivait à cette jeune femme, un événement dont les deux hommes ne s’étaient probablement pas doutés.
12
Debout devant le bureau, Tatsuhiko Ikai tenait son portable de la main gauche. Il avait dans l’autre le combiné de son fixe et parlait à son correspondant.
— Oui, je voudrais que vous le fassiez. L’article 2 du contrat le précise, il me semble… Oui, bien sûr, nous allons nous occuper de ce point… Très bien. Je compte sur vous, dit-il et il raccrocha pour coller son portable à son oreille.
— Toutes mes excuses. Je viens d’en parler à l’autre partie qui est d’accord… Bien, donc vous agirez comme nous en sommes convenus l’autre jour… Oui, c’est noté.
Sans prendre le temps de s’asseoir, il commença à griffonner quelque chose sur un bloc-note qui se trouvait sur le bureau utilisé jusqu’à il y a peu par Yoshitaka Mashiba.
Il mit la feuille dans sa poche et leva les yeux vers Kusanagi.
— Désolé de vous avoir fait attendre.
— Vous avez fort à faire.
— Ce ne sont que des détails. Avec la disparition soudaine du PDG, ses subordonnés donnent des ordres contradictoires. Mashiba se comportait en autocrate, j’en étais préoccupé, j’aurais dû m’occuper de remédier à cela, déplora Ikai en s’asseyant en face de Kusanagi.
— Vous le remplacez pour l’instant ?
— Pas du tout ! s’écria Ikai en accompagnant sa dénégation d’un mouvement du bras. Je n’ai pas l’étoffe d’un dirigeant. Ce n’est pas donné à tout le monde. Tirer les ficelles dans l’ombre me convient beaucoup mieux. J’ai l’intention de nommer un successeur rapidement. Donc… Il s’interrompit sans quitter Kusanagi des yeux. Imaginer que j’ai tué Mashiba pour le remplacer n’a pas de sens.
Il esquissa un sourire en voyant Kusanagi écarquiller les yeux.
— Pardonnez-moi cette plaisanterie de très mauvais goût. J’ai perdu un ami, mais j’ai tellement à faire que je n’ai pas le temps de le réaliser, et cela me rend irritable.
— Je suis navré de vous déranger à un tel moment.
— Pas du tout, je souhaite que l’enquête progresse vite. Il y a du neuf depuis la dernière fois que nous nous sommes parlé ?
— Oui, nous commençons à y voir plus clair. Nous savons par exemple comment le poison a été introduit dans le café.
— Cela m’intéresse.
— Saviez-vous que M. Mashiba se souciait beaucoup de sa santé et ne buvait pas d’eau du robinet ?
Ikai pencha la tête sur le côté.
— Vous attribuez cela à sa préoccupation pour sa santé ? Moi non plus, je n’en bois pas. Depuis plusieurs années.
Kusanagi fut décontenancé. Cela semblait aller de soi pour les riches.
— Vraiment ?
— Je ne sais pas exactement pourquoi, d’ailleurs. Je n’ai jamais pensé que l’eau du robinet avait mauvais goût. Je suis peut-être une victime des producteurs d’eau en bouteille. Disons que c’est devenu une habitude, dit-il en relevant le menton comme s’il venait de penser à quelque chose. Le poison aurait été mélangé à l’eau ?
— Nous n’en sommes pas absolument certains, mais c’est possible. Au moment du dîner, vous avez bu de l’eau minérale ?
— Oui, bien sûr ! En grande quantité ! Et ce serait l’eau qui…
— Nous avons appris que M. Mashiba s’en servait aussi pour faire du café. Le saviez-vous ?
— Oui, il me l’avait dit. Ikai hocha la tête. D’où le poison dans le café ?
— Le problème est d’établir à quel moment le coupable l’y a mis. Voilà pourquoi je voulais vous demander si vous pouvez penser à quelqu’un qui serait venu le voir en secret le dimanche.
Ikai lui jeta un regard scrutateur. Il avait compris le sens de la question.
— En secret ?
— Oui. Pour l’instant, nous ne savons pas encore s’il a eu de la visite ce jour-là. Quelqu’un aurait pu venir discrètement. À condition que M. Mashiba l’ait voulu.
— Autrement dit, il aurait pu laisser entrer chez lui une autre femme pendant l’absence de son épouse ?
— Nous n’excluons pas non plus cette possibilité.
Ikai décroisa les jambes et se pencha légèrement en avant.
— Vous ne voulez pas me parler franchement ? Je comprends la confidentialité de votre enquête, mais comme vous le savez, je ne suis pas non plus un amateur. Je sais garder un secret. Cela me permettrait d’être plus direct.
Kusanagi se tut parce qu’il ne voyait pas où son interlocuteur voulait en venir.
— Vous avez sans doute découvert que Mashiba avait une maîtresse, non ? reprit Ikai en s’adossant à nouveau au dossier.
Kusanagi hésita. Il n’avait pas prévu qu’Ikai aborderait ce sujet.
— Que savez-vous exactement ? demanda-t-il prudemment.
— Mashiba s’en est ouvert à moi il y a quelques semaines. Il m’a dit qu’il envisageait de changer bientôt de partenaire. J’ai eu l’impression qu’il avait une autre femme dans sa vie, expliqua-t-il en le regardant dans le blanc des yeux. Mais la police doit le savoir. Vous êtes ici parce que vous le savez. Je me trompe ?
Kusanagi se gratta le front. Il sourit à contrecœur.
— Non. M. Mashiba avait une autre femme dans sa vie.
— Je ne vous demande pas de me dire son nom, même si j’ai mon idée là-dessus.
— Vous l’avez deviné ?
— En procédant par élimination. Mashiba avait pour principe de ne pas s’intéresser aux hôtesses de bar, ni aux femmes qu’il rencontrait dans sa vie professionnelle. Cela ne laissait qu’une seule possibilité, dit-il avant de soupirer. Donc, je ne me suis pas trompé. Je ne pourrai pas en parler à ma femme.
— Nous savons que cette femme est venue chez lui pendant le week-end parce qu’elle nous l’a dit. Ce que je voulais savoir, c’est s’il est possible qu’elle n’ait pas été la seule.
— Que, pendant l’absence de son épouse, il ait eu la visite de deux femmes ? Quel luxe ! jeta-t-il en se balançant. Mais c’est impossible. Mashiba fumait cigarette sur cigarette, mais il n’était pas du genre à fumer deux cigarettes en même temps.
— Que voulez-vous dire ?
— Il changeait souvent de partenaire, mais n’en avait jamais deux à la fois. J’imagine que s’il avait une maîtresse, il délaissait sa femme. Je parle de ce que vous savez. Il m’avait dit qu’il était encore un peu trop jeune pour faire l’amour uniquement pour le plaisir.
— Vous voulez dire qu’il le faisait pour avoir un enfant ?
— Dans une certaine mesure, oui, répondit Ikai en faisant la moue.
Kusanagi se souvint que Hiromi Wakayama était enceinte.
— Êtes-vous en train de me dire qu’il s’était marié d’abord pour avoir des enfants ?
Ikai se renversa en arrière et s’immobilisa.
— Non pas d’abord, mais uniquement pour cela. Avant même de se marier, il me parlait souvent de son envie de devenir père. Et il a mis beaucoup d’énergie à trouver la femme qui lui convenait. Il a eu beaucoup de femmes dans sa vie, les gens le prenaient peut-être pour un play-boy, mais en réalité il cherchait la femme idéale. Celle qui serait la mère de ses enfants.
— Il ne se préoccupait pas du tout de savoir si c’était la femme idéale pour devenir son épouse ?
Ikai haussa les épaules.
— Mashiba ne cherchait pas une épouse. Quand il m’a appris qu’il envisageait de changer de partenaire, voici ce qu’il m’a dit : Je veux une femme qui me fasse des enfants, et non une femme de ménage ou un bibelot de prix.