Kusanagi ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux.
— Il aurait eu des ennuis avec les femmes s’il l’avait dit tout haut ! Une femme de ménage, passe encore, mais un bibelot…
— Je me suis servi de ce mot par égard pour la dévotion d’Ayané. C’était une épouse parfaite. Elle a arrêté toutes ses activités extérieures pour se consacrer à son foyer. Quand Mashiba était chez lui, elle y était aussi, toujours assise sur le canapé du salon, un ouvrage de patchwork à la main, prête à satisfaire ses moindres désirs. Mais cela n’avait aucune valeur à ses yeux. Je crois qu’une femme qui ne lui donnait pas d’enfants était pour lui une présence aussi superflue qu’un bibelot.
— Ce sont des mots terribles. Pourquoi tenait-il tant à devenir père ?
— Eh bien… Je ne peux pas dire que je ne voulais pas d’enfant, mais c’était moins important que pour lui. Maintenant que je suis père, je suis fou du bébé, reconnut-il en souriant avant d’ajouter, le visage sérieux, je pense que c’était lié à son histoire personnelle.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous n’ignorez pas, j’imagine, qu’il n’a ni parents ni famille ?
— Oui, nous l’avons appris, fit Kusanagi en hochant la tête.
— Ses parents ont divorcé quand il était encore petit. C’est à son père, un homme qui travaillait beaucoup et passait très peu de temps chez lui, qu’il a été confié. Il me semble que ce sont ses grands-parents paternels qui l’ont élevé, mais ils sont morts quand il était encore jeune. Son père est décédé d’une attaque cérébrale quand Mashiba avait une vingtaine d’années. Voilà comment il s’est retrouvé seul au monde assez tôt dans la vie. Grâce à son héritage, il n’a jamais connu de problèmes matériels et il a pu fonder sa propre entreprise, mais il n’a jamais eu de vie de famille normale.
— D’où son désir de devenir père…
— Je pense qu’il voulait connaître les liens du sang. Parce qu’une épouse ou une maîtresse, quel que soit l’amour que vous leur portez, reste quelqu’un qui n’est pas du même sang que vous.
Ikai avait parlé avec une certaine froideur. Peut-être voyait-il les choses de la même manière. Cela renforçait la portée de ses mots aux oreilles de Kusanagi.
— L’autre jour, vous nous avez dit que vous étiez présent quand M. Mashiba a fait connaissance avec Mme Mashiba. Lors d’une réception ou d’un événement du même genre…
— C’est exact. Il s’agissait d’une réception dont le but officiel était de rassembler des personnes de divers milieux professionnels afin de faciliter les échanges entre eux, mais en réalité, les participants étaient là pour rencontrer quelqu’un d’un niveau correspondant au leur, en vue du mariage. Moi, j’étais déjà marié à l’époque, mais Mashiba m’a demandé si je voulais bien l’accompagner. Il devait y aller pour faire plaisir à un de ses clients. Il n’empêche que c’est là qu’il a fait connaissance avec la femme qu’il a épousée. La vie réserve décidément des surprises ! C’est arrivé juste au bon moment…
— Au bon moment ?
Une expression légèrement embarrassée traversa le visage d’Ikai, comme s’il se rendait compte qu’il en avait trop dit.
— Il venait de rompre avec la jeune femme qu’il fréquentait quand il est allé à cette réception. Je crois qu’il voulait faire vite, parce que sa précédente relation avait échoué, expliqua l’avocat, en mettant son index sur ses lèvres. N’en parlez pas à Mme Mashiba, s’il vous plaît. Il m’avait demandé de garder le secret.
— Sauriez-vous pourquoi il avait rompu ?
— Eh bien… commença-t-il d’un ton perplexe. Nous avions pour règle tacite de ne pas nous faire ce genre de confidences. Mais j’imagine que c’est parce qu’ils n’arrivaient pas à avoir un enfant.
— Bien qu’ils ne soient pas mariés ?
— Je vous ai dit que c’était tout ce qui comptait pour lui, non ? Le mariage idéal, pour lui, était avec une femme enceinte de ses œuvres.
D’où sa décision de choisir Hiromi Wakayama… se dit Kusanagi en pensant que les hommes ne sont décidément pas tous pareils. Il le savait, mais ne parvenait pas à comprendre Yoshitaka Mashiba, qui, lui semblait-il, aurait pu avoir une vie heureuse aux côtés d’une femme comme Ayané, même sans enfants.
— Savez-vous quelque chose de la personne qu’il fréquentait avant de faire connaissance avec Mme Mashiba ?
Ikai fit non de la tête.
— Quasiment rien. Il m’avait dit qu’il avait quelqu’un dans sa vie, c’est tout. Il était assez secret, cela ne m’étonnerait pas qu’il ait décidé d’attendre d’avoir pris sa décision pour présenter sa future femme à ses amis.
— Cette rupture ne lui a pas posé de problème ?
— Je ne crois pas. Mais nous n’en avons jamais discuté, dit-il et il reprit, comme s’il venait de prendre conscience de quelque chose : Elle aurait quelque chose à voir avec sa mort ?
— Pas nécessairement, mais nous souhaitons savoir le plus de choses possible sur lui.
Ikai agita la main en signe de dénégation, avec un sourire forcé.
— Il ne faudrait surtout pas que vous vous imaginiez que Mashiba ait pu la recevoir chez lui dimanche dernier. Il n’aurait jamais fait ça. Jamais. Je suis sûr de ce que j’affirme.
— Parce qu’il n’était pas du genre à fumer deux cigarettes à la fois ?
— Exactement, répondit Ikai en hochant la tête.
— C’est noté. Je m’en souviendrai, fit Kusanagi qui regarda sa montre et se leva. Je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.
Il se dirigea vers la porte. Ikai le rattrapa et la lui ouvrit.
— Je vous remercie…
— Monsieur Kusanagi ! commença Ikai en tournant vers lui un regard grave. Je n’ai en aucune façon l’intention de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais j’ai une requête à vous faire.
— Laquelle ?
— Mashiba n’était pas un saint. Si vous enquêtez sur lui, vous allez sans doute découvrir différentes choses. Mais je ne crois pas qu’il puisse y avoir un lien entre son passé et sa mort. Je vous serai reconnaissant d’agir prudemment. Sa société traverse une passe difficile.
Il craignait que le meurtre du dirigeant ne nuise à l’entreprise.
— Rassurez-vous, il n’y aura pas de fuites dans la presse, quoi que nous découvrions, réagit Kusanagi en quittant la pièce.
La personnalité de la victime le mettait mal à l’aise. Sa vision des femmes en tant que ventres destinés à produire des enfants lui déplaisait viscéralement. Mashiba devait avoir le même genre d’attitude vis-à-vis du reste de l’humanité : à ses yeux, ses employés devaient n’être que des rouages de sa société, et les consommateurs, des citrons à presser.
Un homme de ce calibre avait dû blesser beaucoup de gens dans sa vie. Qu’il y en ait un ou deux qui le haïssent au point de vouloir sa mort n’était pas exclu.
Hiromi Wakayama elle-même n’était pas au-dessus de tout soupçon. Kaoru Utsumi ne pouvait imaginer qu’elle ait pu tuer le père de l’enfant qu’elle attendait, mais maintenant qu’il avait parlé avec Ikai, il avait l’impression qu’il était trop tôt pour en être certain. Yoshitaka avait apparemment eu l’intention de quitter Ayané et d’épouser Hiromi Wakayama parce qu’elle était enceinte, et non parce qu’il l’aimait. Il aurait pu susciter sa haine en lui faisant une proposition égoïste.
Mais Kusanagi n’avait aucun argument à opposer à sa collègue. Elle lui avait fait remarquer qu’il aurait été étrange que la jeune femme qui avait découvert le corps n’ait pas fait disparaître les traces de sa culpabilité. Considérer qu’elle n’y avait pas pensé était absurde.
Il décida d’identifier dans un premier temps la jeune femme que fréquentait la victime avant de rencontrer Ayané et quitta la société de Mashiba en réfléchissant au moyen d’y arriver.