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— C’est la seule possibilité, non ?

— Il aurait choisi une méthode hasardeuse. D’autant plus que M. Mashiba aurait pu parler de sa visite à quelqu’un. Ou bien crois-tu possible qu’il se soit introduit dans la cuisine à son insu, profitant d’une absence de la victime ?

— Cela me semble peu vraisemblable. Mon hypothèse est qu’il s’agit d’une personne dont M. Mashiba souhaitait taire la visite.

— Je vois. Une personne qu’il voyait en secret, c’est ça ? fit Yukawa en hochant la tête avant de se tourner vers Kaoru Utsumi. Votre collègue n’a pas perdu la raison. Je suis rassuré.

— Que veux-tu dire exactement ? demanda Kusanagi en les dévisageant successivement.

— Rien d’important. Tant que vous restez raisonnables tous les deux, vos divergences d’opinions ne sont pas une mauvaise chose.

Kusanagi décocha un mauvais regard à Yukawa qui faisait preuve de son insolence habituelle. Loin de s’en offusquer, son interlocuteur affichait un large sourire.

L’eau de la bouilloire parvint à ébullition. Yukawa éteignit le feu, et souleva le couvercle.

— Excellent résultat, commenta-t-il en inclinant la bouilloire au-dessus de l’évier.

Kusanagi sursauta en voyant le liquide qui en sortait. L’eau du robinet avait pris une teinte rouge vif.

— Que s’est-il passé ?

Yukawa reposa la bouilloire et le regarda sans cesser de sourire.

— J’ai menti en disant que la bouilloire n’était pas truquée. J’avais appliqué du colorant rouge sous une couche de gélatine à l’intérieur. L’eau chaude a fait fondre la gélatine, et le colorant s’est mélangé à l’eau. Le sourire disparut de son visage et il se tourna vers la jeune inspectrice. La bouilloire a servi au moins deux fois avant que la victime ne meure, n’est-ce pas ?

— Oui, samedi soir et dimanche matin, répondit-elle.

— Suivant la nature et la quantité de gélatine, faire en sorte qu’elle ne fonde que la troisième fois est peut-être possible. Vous devriez demander à vos techniciens de faire des recherches à ce sujet. Il faut aussi réfléchir à quel endroit de la bouilloire elle aurait été placée, et envisager un autre ingrédient que la gélatine.

— C’est noté, dit-elle en écrivant les instructions de Yukawa dans son carnet.

— Ça ne va pas, Kusanagi ? Tu as l’air accablé ! fit-il d’un ton railleur.

— Je ne suis pas du tout accablé. Tu crois vraiment que quelqu’un de normal penserait à une méthode si compliquée ?

— Compliquée ? Pas du tout ! Elle ne présente aucune difficulté pour quelqu’un qui a l’habitude de se servir de gélatine. Par exemple, une femme qui fait très bien la cuisine.

Kusanagi ne put s’empêcher de serrer les dents en l’entendant. Le physicien imaginait qu’Ayané Mashiba était coupable. À cause de sa collègue qui avait fait naître le soupçon en lui.

Le portable de Kaoru Utsumi se mit à sonner. Elle y répondit, et regarda Kusanagi après avoir échangé deux ou trois phrases brèves.

— Nous avons reçu le rapport de l’institut de police scientifique. Il n’y avait pas de trace de poison dans la bouteille d’eau.

13

— À présent, je vous demande de vous recueillir.

Hiromi Wakayama obéit en fermant les yeux. Le hall mortuaire s’emplit de musique. Elle sursauta en reconnaissant The Long and Winding Road, des Beatles. Cela signifie « la longue route sinueuse », pensa-t-elle. Yoshitaka Mashiba aimait les Beatles qu’il écoutait souvent en voiture. The Long and Winding Road, une mélodie au rythme lent, avec quelque chose de triste, était une de ses chansons préférées. Ce devait être Ayané qui l’avait choisie. Elle lui en voulut. L’atmosphère de la chanson était trop bien adaptée aux circonstances. Elle lui faisait penser intensément à Yoshitaka Mashiba. Hiromi eut soudain une boule dans la gorge et elle sentit affluer à ses yeux fermés les larmes qu’elle croyait taries.

Elle ne pouvait pas se permettre de pleurer. Que quelqu’un comme elle, qui n’avait officiellement aucun lien direct avec le défunt, se mît à sangloter intriguerait l’assistance. Et elle ne voulait pas pleurer devant Ayané.

Après le moment de recueillement commença le dépôt des fleurs. L’un après l’autre, les participants allèrent en poser une au pied du cercueil. Ayané avait choisi cette cérémonie parce que son mari n’était pas religieux. Debout à côté de l’estrade, elle saluait de la tête les gens qui repartaient après avoir déposé leur tribut.

La police avait transporté le corps de Yoshitaka dans le hall mortuaire la veille. Tatsuhiko Ikai avait fait en sorte que la cérémonie des fleurs, qui remplaçait la veillée funèbre, pût avoir lieu aujourd’hui. Les obsèques se dérouleraient le lendemain.

Le tour de Hiromi arriva. Elle prit la fleur que lui tendait une employée et avança vers l’estrade. Elle regarda le portrait du défunt et joignit les mains. La photo le montrait souriant, le visage hâlé.

La jeune femme venait juste de penser qu’elle ne devait à aucun prix pleurer lorsqu’elle fut prise d’une nausée. Elle ne put s’empêcher de porter ses mains jointes à ses lèvres en maudissant cette manifestation de sa grossesse.

Elle s’éloigna en luttant contre son malaise. Mais au moment où elle releva la tête, elle sursauta. Ayané était debout devant elle. Elle la dévisageait froidement.

— Hiromi ! Ça va aller ?

— Oui, soyez rassurée !

— Tant mieux, fit Ayané en tournant la tête vers l’estrade.

Hiromi quitta la chambre funéraire. Elle n’avait pas envie de rester une seconde de plus.

Au moment où elle se dirigeait vers la sortie, elle sentit une main lui tapoter l’épaule. Elle se retourna et reconnut Yukiko Ikai qu’elle s’empressa de saluer.

— Cela n’a pas dû être facile pour vous… Avec toutes ces questions que la police vous a posées, dit la jeune femme, le visage empreint de compassion, les yeux brillants de curiosité.

— Oui, mais…

— La police ne se montre pas très efficace. Apparemment, ils n’ont encore aucune piste.

— C’est ce que j’ai entendu dire.

— Mon mari redoute les répercussions de cette histoire sur l’entreprise de M. Mashiba, s’ils ne retrouvent pas le meurtrier rapidement. Ayané a décidé de ne pas rentrer chez elle tant qu’ils ne l’auront pas fait, je la comprends. C’est épouvantable !

Hiromi ne put qu’exprimer son assentiment.

— Hé ! fit une voix masculine, celle de Tatsuhiko Ikai, qui s’approchait d’elles. Mais où vas-tu ? Tu ne sais pas que l’on sert une collation là-bas ?

— Non, je l’ignorais. Hiromi, vous nous accompagnez ?

— Je vous remercie, mais je ne vais pas rester.

— Pourquoi pas ? Vous n’allez pas attendre Ayané ? Étant donné le monde qu’il y a, elle ne va pas pouvoir repartir tout de suite.

— Nous sommes convenues que je ne resterai pas aujourd’hui.

Ikai admonesta sa femme en fronçant les sourcils.

— Je te trouve bien insistante aujourd’hui. Chacun est libre d’agir à son gré !

Hiromi frémit intérieurement en l’entendant. Elle se retourna vers lui mais il évita son regard.

— J’espère avoir le plaisir de vous revoir bientôt, dit-elle en inclinant la tête avant de se diriger vers la sortie.

Le doute n’était plus permis : Tatsuhiko Ikai était au courant de sa liaison avec Yoshitaka. Ayané ne pouvait pas lui en avoir parlé, ce devait être la police. L’avocat n’avait apparemment pas mis sa femme au courant, mais il devait réprouver sa conduite.

L’anxiété l’envahit à nouveau. Qu’allait-elle devenir ? La rumeur de ses liens avec le défunt ne manquerait pas de se répandre. Hiromi ne pourrait pas continuer à travailler pour sa veuve.