— Vous n’avez jamais eu l’impression qu’il était en contact avec une femme de son passé ?
— Non. Pour autant que je sache, tout du moins, répondit-elle en le regardant par en dessous. Vous pensez qu’une ancienne amie aurait pu le tuer ?
— Ce n’est pas exclu, à mon avis. Voilà pourquoi je vous serais reconnaissant de faire l’effort de vous remémorer les choses le plus précisément possible. Les hommes sont bien plus imprudents que les femmes en matière amoureuse, et ils sont probablement plus bavards qu’elles à propos de leur passé.
— Peut-être, mais…
Elle porta sa tasse de lait à ses lèvres. Après en avoir bu une gorgée, elle regretta de ne pas avoir choisi du thé. Elle ne voulait pas avoir la bouche auréolée de lait.
Une chose lui revint à l’esprit. Elle releva la tête.
— Oui ? demanda Kusanagi.
— Il préférait le café, mais il savait beaucoup de choses sur le thé. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu que c’était à cause d’une ancienne amie qui aimait le thé et l’achetait toujours au même endroit. Il me semble que c’était dans un salon de thé du quartier de Nihonbashi.
Kusanagi sortit son bloc-note.
— Connaîtriez-vous son nom ?
— Désolée, je n’en sais pas plus. J’aurais bien aimé pouvoir vous aider, mais…
— Votre collaboration nous est d’un grand secours. J’ai posé les mêmes questions à Mme Mashiba qui m’a dit ne rien savoir. M. Mashiba vous faisait peut-être plus confiance qu’à elle.
Ces paroles suscitèrent une vague irritation chez Hiromi. Elle ne comprenait pas s’il cherchait à la réconforter ou à la consoler, mais il se trompait s’il croyait lui faire plaisir.
— Euh… C’est tout ce dont vous vouliez me parler ? J’aimerais rentrer chez moi, vous savez.
— Je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à mes questions malgré votre fatigue. Si jamais vous vous souvenez d’autre chose, je vous serai reconnaissant de me le communiquer.
— Très bien. Je vous téléphonerai si cela arrive.
— Je vais vous raccompagner.
— Ce n’est pas la peine. Je peux rentrer à pied.
Hiromi s’éloigna de la table sans se préoccuper de la note. Elle n’avait aucune envie de lui dire merci.
14
De la vapeur sortait du bec de la bouilloire. Yukawa la souleva et commença à verser l’eau bouillante dans l’évier, les lèvres serrées. Puis il ôta le couvercle, enleva ses lunettes, sans doute pour éviter qu’elles ne s’embuent, et regarda à l’intérieur.
— Alors ? demanda Kaoru.
Il reposa la bouilloire sur le gaz, et secoua lentement la tête.
— Il ne se passe rien. Comme tout à l’heure.
— La gélatine…
— Elle n’a pas fondu.
Yukawa tira une chaise métallique à lui et s’y assit. Il croisa les mains derrière la tête et se mit à contempler le plafond. Il ne portait pas de blouse blanche mais un polo noir qui mettait en valeur son corps mince et ses bras musclés.
La jeune inspectrice était venue dans son laboratoire pour le voir vérifier si le trucage auquel il avait pensé l’autre jour était possible.
Les résultats n’étaient malheureusement pas favorables. Il avait enduit l’intérieur de la bouilloire d’une couche de gélatine assez épaisse pour qu’elle ne fonde pas lors des deux premières ébullitions et que le poison ne se répande pas. Mais la couche ne fondait pas complètement et il en restait sur la paroi.
Les techniciens de la police étaient parvenus à la même conclusion.
— Ça ne marche pas avec de la gélatine, commenta Yukawa en se grattant la tête.
— Nos techniciens sont du même avis. Et ils pensent que même si elle fondait complètement il en resterait des traces à l’intérieur. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, ils n’en ont pas trouvé dans le marc de café du filtre. L’idée leur paraissait intéressante et ils ont essayé d’autres matériaux.
— Vous m’avez parlé de papier hostie, n’est-ce pas ?
— Oui. Dans ce cas-là, il reste de l’amidon dans le marc de café.
— Ce n’était donc pas ça, dit Yukawa qui se donna une claque sur les genoux avant de se lever. Je pense que nous devons abandonner cette idée.
— Elle paraissait pourtant excellente.
— Elle aura eu le mérite de faire pâlir l’inspecteur Kusanagi, remarqua le physicien en enfilant sa blouse blanche posée sur le dossier de la chaise. Que fait notre ami, d’ailleurs ?
— Il cherche à identifier les anciennes amies de M. Mashiba.
— Je vois. Il vérifie sa théorie, en d’autres termes. Maintenant que nous avons échoué à truquer la bouilloire, vous feriez peut-être mieux de vous y rallier.
— Vous pensez que M. Mashiba a été tué par une ancienne petite amie ?
— J’ignore s’il s’agit d’une ancienne amie, mais il me paraît plus rationnel à présent de penser que l’auteur du crime s’est introduit chez les Mashiba dimanche matin après le départ de Hiromi Wakayama et a placé le poison dans la bouilloire.
— Vous renoncez ?
— Ce terme ne s’applique pas. Je me suis contenté d’éliminer une possibilité. Kusanagi a peut-être un sentiment particulier pour Mme Mashiba, mais son approche n’est pas déraisonnable. Sa manière de mener l’enquête me semble correcte. Il se rassit sur sa chaise et croisa les jambes. Le poison utilisé était de l’arsenic, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez pas identifier le coupable par sa provenance ?
— C’est plus compliqué que prévu. Depuis une cinquantaine d’années, la fabrication et la vente de pesticides agricoles à base d’arsenic ont cessé, mais on continue de l’utiliser dans divers produits.
— Lesquels ?
Kaoru consulta son carnet.
— Le traitement du bois, les insecticides, les soins dentaires, et les semi-conducteurs, c’est à peu près tout.
— Cela fait déjà beaucoup ! Les dentistes s’en servent pour quoi ?
— Ils y ont recours pour les dévitalisations, sous la forme d’une pâte qui se dissout difficilement dans l’eau, à un taux de quarante pour cent. Il semble peu vraisemblable que ce soit le produit utilisé dans le cas qui nous intéresse.
— Quelle origine vous semble la plus probable ?
— Les exterminateurs, qui s’en servent pour éliminer les termites. Ils doivent fournir leurs nom et adresse quand ils en achètent, et nous avons commencé nos investigations. Mais les fournisseurs ne sont tenus de garder leurs fichiers que cinq ans, et nous ne pourrons rien retrouver si l’achat est plus ancien. De plus, nous n’arriverons à rien si l’auteur du crime s’est procuré l’arsenic sans passer par une voie officielle.
— Je ne pense pas que le coupable ait commis d’erreur de ce côté-là, commenta Yukawa en secouant la tête. La police ferait peut-être mieux de miser sur le travail de l’inspecteur Kusanagi.
— Je ne peux pas imaginer que le coupable ait déposé le poison directement dans la bouilloire.
— Pourquoi ? Parce que l’épouse de la victime ne pouvait pas le faire ? Je n’ai pas d’objection à ce que vous la soupçonniez, mais faire votre enquête sur la prémisse de sa culpabilité n’est pas rationnel.
— Ce n’est pas non plus ce que je fais. Je n’arrive pas à croire que quelqu’un soit venu chez les Mashiba ce jour-là. Nous n’avons trouvé aucune trace de cette visite. Par exemple, si comme le pense Kusanagi, une ancienne amie de M. Mashiba était passée, vous ne croyez pas qu’il lui aurait au moins offert un café ?
— Pas nécessairement. Et probablement pas s’il ne souhaitait pas la rencontrer.
— Mais alors, comment cette personne aurait-elle pu introduire le poison dans la bouilloire ? M. Mashiba l’aurait remarqué !