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— On peut imaginer qu’il soit allé aux toilettes, non ? Cela aurait suffi.

— L’auteur du crime aurait choisi une méthode peu fiable. Qu’aurait-il fait si M. Mashiba n’avait pas eu besoin d’y aller ?

— Il avait peut-être un plan B, ou il aurait pu décider de renoncer à mettre son projet à exécution si les circonstances n’étaient pas favorables, une issue sans danger pour lui.

— De quel côté êtes-vous ? demanda-t-elle en relevant la tête pour le dévisager.

— Quelle drôle de question ! Je ne suis du côté de personne. J’analyse la situation, je fais des expériences quand il le faut, et j’essaie de trouver la réponse la plus rationnelle. Pour le moment, votre côté est moins fort.

La jeune inspectrice se mordit les lèvres.

— Permettez-moi de corriger ce que je viens de dire. Je reconnais que je soupçonne Mme Mashiba. Je suis certaine qu’elle a quelque chose à voir avec la mort de son mari mais je me rends compte que ma conviction risque d’être perçue comme de l’entêtement.

— Vous reculez ? Cela m’étonne de vous ! dit-il en haussant les épaules comme si cela l’amusait. Les flûtes à champagne sont à l’origine de vos soupçons, n’est-ce pas ? Vous trouvez étrange que la maîtresse de maison ne les ait pas remises à leur place, c’est bien ça ?

— Oui, mais il y a autre chose. Mme Mashiba a appris le meurtre pendant la nuit de dimanche à lundi. La police lui a laissé un message. J’ai parlé à l’agent qui l’a appelée. Il voulait l’informer au plus vite et il lui demandait de le rappeler. Elle l’a fait vers minuit et il lui a rapporté ce que la police savait. Il n’a bien sûr pas mentionné la possibilité qu’il s’agisse d’un meurtre.

— Hum ! Et alors ?

— Elle est revenue à Tokyo par le premier avion le lendemain matin. Kusanagi et moi sommes allés la chercher à l’aéroport et elle a téléphoné de la voiture à Hiromi Wakayama. Elle lui a dit : « Ma pauvre Hiromi ! Ça a dû être terrible ! », continua-t-elle en se remémorant cet instant. J’ai immédiatement trouvé cela bizarre.

— « Ça a dû être terrible. » Hum ! dit Yukawa en se tapotant les rotules du bout des doigts. On peut en déduire que c’était la première fois qu’elle parlait à son assistante depuis qu’elle avait appris la mort de son mari.

— C’est exactement ce que je veux dire ! s’exclama-t-elle, le visage moins sévère, heureuse de voir que Yukawa partageait ses doutes. Mme Mashiba lui avait confié les clés de sa maison. Elle avait deviné la liaison entre son assistante et son mari. Mais ce n’est pas tout. Les Mashiba étaient amis avec les Ikai, mais elle ne les a pas appelés. Je trouve cela incompréhensible.

— Quelle conclusion en tire l’inspectrice Utsumi ?

— Je pense qu’elle ne l’a pas fait parce qu’elle n’en ressentait pas le besoin. Elle savait la vérité à propos de la mort de son mari, et elle n’a pas cherché à obtenir plus de détails à ce sujet.

Yukawa sourit et il se passa la main sur le menton.

— Vous en avez parlé à quelqu’un ?

— À M. Mamiya, mon chef.

— Mais pas à Kusanagi.

— Non parce que je sais qu’il m’accuserait d’être partiale et ne m’écouterait pas.

Le sourire disparut du visage de Yukawa qui se releva pour s’approcher de l’évier.

— Votre a priori est injustifié. Ce n’est peut-être pas à moi de le dire, mais Kusanagi est un excellent policier. Même s’il est sensible au charme de la suspecte, il n’a pas perdu la tête. Je ne crois pas non plus qu’il change immédiatement d’avis si vous lui dites tout cela. J’imagine qu’il commencera par vous contredire. Pourtant il n’est pas homme à ignorer l’opinion des autres. Il réfléchira à propos de la vôtre. Vos conclusions ne sont peut-être pas celles qu’il espérait mais je suis sûr qu’il ne les rejetterait pas en bloc.

— Vous lui faites entièrement confiance.

— Sinon, je n’aurais jamais collaboré à ses enquêtes ! expliqua Yukawa qui lui adressa un franc sourire en versant du café moulu dans la cafetière électrique.

— Mais vous, qu’en pensez-vous ? Ce que je dis vous paraît bizarre ?

— Non, votre pensée me semble extrêmement logique. Il aurait été normal qu’elle cherche à en savoir plus sur la mort de son mari. Le fait qu’elle n’ait contacté personne ne paraît pas naturel.

— Me voilà rassurée.

— N’oubliez pas que je suis un scientifique. Si l’on me demande de choisir entre une théorie peu naturelle d’un point de vue psychologique et une théorie impossible sur le plan de la physique, je suis contraint d’opter pour la première, même s’il m’en coûte un peu. À moins qu’il n’existe un moyen auquel je n’ai pas pensé de truquer la bouilloire pour que le poison agisse avec retard, déclara-t-il en remplissant d’eau du robinet le réservoir de la cafetière électrique. J’ai appris que la victime préparait son café exclusivement avec de l’eau minérale. Je me demande à quel point cela modifie le goût.

— Il ne le faisait pas pour le goût, mais parce qu’il pensait que c’était meilleur pour la santé. Sa femme a reconnu qu’elle se servait d’eau du robinet quand il ne la regardait pas faire. Je ne sais pas si vous le savez, mais Mlle Wakayama a déclaré qu’elle en avait fait autant dimanche matin.

— Il était donc le seul à utiliser exclusivement de l’eau minérale.

— C’est bien pour cela que nous pensions retrouver des traces de poison dans la bouteille.

— Si l’institut de police scientifique n’en a pas retrouvé, il faut abandonner cette hypothèse.

— L’absence de trace ne réduit pas cette possibilité à zéro. Les gens ont souvent l’habitude de rincer une bouteille recyclable avant de la jeter. L’Institut estime que, dans ce cas, retrouver la trace du poison dans la bouteille utilisée serait impossible.

— Les gens ne rincent que les bouteilles qui contenaient du thé ou du jus de fruits, non ? Pas les bouteilles d’eau !

— Si, par habitude.

— Vous avez sans doute raison. Mme Mashiba aura joué de chance si cette habitude de son mari a permis de rendre invisible la façon dont le poison a été introduit dans le café.

— Dans la mesure où l’on part de l’hypothèse de sa culpabilité, dit-elle avant de lever sur lui un regard interrogateur. Ce raisonnement vous convient ?

Yukawa esquissa un sourire.

— Je n’y vois pas d’inconvénient. Nous aussi, nous travaillons toujours à partir d’hypothèses. Qui se révèlent généralement fausses. Poser que la femme est coupable sert-il à quelque chose ?

— C’est elle qui nous a appris que son mari ne buvait que de l’eau en bouteille. Kusanagi soutient que si elle y avait mis du poison, elle n’avait aucune raison de nous en parler, mais je suis de l’avis opposé. Je pense qu’elle cherchait à paraître un peu moins suspecte à nos yeux en nous le disant, parce qu’elle croyait que tôt ou tard nous trouverions du poison dans la bouteille. Il se trouve que nous ne l’avons pas fait. J’avoue que cela m’a troublée. Si elle est coupable et qu’elle a imaginé une méthode pour mettre le poison dans la bouilloire, elle n’avait aucune raison de nous informer du fait que son mari n’utilisait que de l’eau en bouteille. J’y ai réfléchi, et je suis arrivée à la conclusion qu’elle ne s’attendait pas à ce que nous ne trouvions pas de trace de poison dans la bouteille d’eau.

Le physicien changea d’expression en l’écoutant. Le visage à présent sévère, il observait la vapeur qui montait de la cafetière électrique.

— Vous voulez dire qu’elle n’avait pas pensé que son mari rincerait la bouteille ?