— Non, je ne crois pas, même si elle est coupable. Elle devait s’attendre à ce que nous retrouvions du poison dans la bouteille. Mais son mari a utilisé toute l’eau de la bouteille pour son café. Pendant qu’il attendait que l’eau chauffe, il a rincé la bouteille vide. Comme elle l’ignorait, elle a conseillé à la police de vérifier si le coupable n’avait pas mis du poison dans la bouteille d’eau, avec l’intention de prendre les devants. Cela explique qu’elle nous ait confié qu’il ne buvait que de l’eau en bouteille.
Yukawa hocha la tête, et souleva ses lunettes d’un doigt.
— Cela paraît rationnel.
— Je sais que cela n’explique pas tout. Mais cette possibilité existe.
— Certainement. Connaissez-vous le moyen de prouver votre hypothèse ?
— Non, à mon grand regret, répondit-elle en se mordant les lèvres.
Il prit la verseuse et remplit deux tasses de café avant d’en tendre une à Kaoru.
Elle l’accepta en le remerciant.
— Vous ne vous êtes quand même pas donné le mot ?
— Pardon ?
— Je vous demande si vous ne vous êtes pas entendu avec Kusanagi pour me tendre un piège.
— Un piège ? Pourquoi ?
— Parce que toute cette histoire titille mon goût pour l’investigation, alors que j’avais décidé de ne plus collaborer avec la police ! Une énigme pimentée du parfum dangereux de l’amour qu’éprouverait Kusanagi pour la suspecte, expliqua-t-il, avec un demi-sourire, tout en savourant son café.
15
Le salon de thé Kusé était situé dans le quartier d’Odenmacho à Nihonbashi, au rez-de-chaussée d’un immeuble de bureaux, tout près de la rue Suitengu où s’alignent les banques, et il était facile de l’imaginer rempli de jeunes femmes au moment du déjeuner.
Le comptoir de vente de thés fut la première chose que Kusanagi découvrit en poussant la porte. Il avait lu que plus de cinquante sortes de thé noir y étaient proposées. Le salon proprement dit était à l’arrière du magasin. Au lieu d’être quasiment désert au milieu de l’après-midi comme l’espérait l’inspecteur, quelques tables étaient occupées par des clientes, dont certaines étaient vêtues de l’uniforme d’employées de grandes sociétés. Kusanagi était le seul homme.
Une serveuse habillée en blanc, de petite taille, s’approcha de lui.
— Bonjour. Vous êtes seul ?
Il remarqua qu’elle le considérait avec une certaine méfiance, malgré son sourire. Peut-être ne lui faisait-il pas l’impression d’appartenir aux amateurs de thé noir. Quand il confirma qu’il n’attendait personne, elle le conduisit à une table près du mur sans cesser de sourire.
Il lut sur le menu le nom de thés dont il ignorait l’existence jusqu’à la veille. Aujourd’hui cependant, il en reconnut plusieurs. Il en avait déjà goûté certains. Kusé était son quatrième salon de thé.
Il commanda un chaï, c’est-à-dire un Assam infusé dans un mélange de lait et d’épices, comme il le savait depuis le dernier salon où il s’était rendu. Cette boisson lui avait tellement plu qu’il était prêt à en boire une deuxième tasse.
— Permettez-moi de me présenter, continua-t-il en tendant une carte de visite à la serveuse. J’ai besoin de quelques informations et j’aimerais parler à la personne qui dirige votre établissement.
Le sourire de la serveuse disparut sitôt qu’elle lut la carte de visite. Kusanagi agita la main pour la rassurer.
— Ne vous faites pas de souci, il ne s’agit de rien de grave. Je souhaite simplement poser quelques questions à propos de certains de vos clients.
— Bien. Je vais aller la chercher.
— Merci, répondit Kusanagi qui renonça à demander un cendrier parce qu’il venait de remarquer un panneau qui indiquait que toutes les tables étaient non-fumeurs.
Il fit à nouveau le tour de la salle des yeux. L’ambiance était paisible et sereine. Les tables n’étaient pas collées les unes aux autres et un couple pouvait certainement s’y asseoir sans se préoccuper des voisins. Yoshitaka Mashiba s’y serait probablement senti à l’aise.
Kusanagi n’attendait pas grand-chose de sa visite. Les trois établissements précédents lui avaient fait la même impression.
Quelques secondes plus tard, une femme qui portait un gilet noir sur un chemisier blanc vint vers lui, le visage soucieux. Discrètement maquillée, avec de longs cheveux noirs coiffés en queue de cheval, elle paraissait âgée d’une trentaine d’années.
— Que puis-je pour vous ?
— Vous êtes la patronne ?
— Oui, je m’appelle Hamada.
— Désolé de vous déranger en plein travail. Il l’invita de la main à s’asseoir et sortit de sa poche une photo qu’il lui présenta. Dans le cadre d’une enquête que nous effectuons actuellement, je voulais vous demander si cette personne est déjà venue ici. Ce devait être il y a environ deux ans.
Mme Hamada scruta longuement la photo puis fit non de la tête.
— Ce visage me dit quelque chose, mais c’est tout. Nous avons beaucoup de clients, vous savez, et je ne peux pas me permettre de les dévisager !
Il avait déjà entendu cette réponse dans les autres établissements.
— Je comprends. Je crois que cet homme venait ici avec une jeune femme, continua-t-il par acquit de conscience.
Elle sourit et hocha la tête.
— Comme le font beaucoup de nos clients ! répondit-elle en posant la photo sur la table.
Kusanagi lui retourna son sourire. Conscient de la futilité de ses efforts, il n’était pas surpris par cette réponse.
— Vous n’avez pas d’autres questions ?
— Non. Je vous remercie de votre coopération.
Au moment où Mme Hamada se levait, la serveuse arriva avec le chaï qu’il avait commandé. Elle allait le poser sur la table quand elle aperçut la photo.
— Oh ! Excusez-moi ! s’exclama l’inspecteur en la ramassant.
Au lieu de poser le thé, elle le regarda en clignant des yeux.
— Vous connaissez ce monsieur ? demanda-t-il.
— Il lui est arrivé quelque chose ?
Kusanagi lui tendit la photo.
— Vous le connaissez ?
— Je n’irais pas jusque-là… mais c’est un client.
Mme Hamada dut l’entendre, car elle revint vers eux.
— Vraiment ?
— Oui, je ne crois pas me tromper. Je l’ai vu plusieurs fois.
Son ton était hésitant, mais elle semblait sûre de ce qu’elle avançait.
— Je peux poser quelques questions à votre employée ? demanda Kusanagi à Mme Hamada.
— Euh… Oui, bien sûr.
Elle les quitta pour accueillir de nouveaux clients.
L’inspecteur fit asseoir la jeune femme en face de lui.
— Quand avez-vous vu cette personne ?
— La première fois, c’était il y a à peu près trois ans. Je venais de commencer à travailler ici, je ne connaissais pas encore tous les noms des thés, et je n’ai pas compris lequel il voulait. Voilà pourquoi je me souviens de lui.
— Il était seul ?
— Non, il venait toujours avec sa femme.
— Sa femme ? Et elle était comment ?
— Elle avait des cheveux longs, elle était belle. Elle aurait pu être métisse.
Il ne peut s’agir d’Ayané Mashiba dont la beauté est typiquement japonaise, se dit Kusanagi.
— Quel âge avait-elle ?
— Le début de la trentaine, ou peut-être un peu plus…
— Ils vous ont dit qu’ils étaient mariés ?
La serveuse fit non de la tête.
— Non, mais j’avais l’impression qu’ils l’étaient. Ils semblaient très bien s’entendre et ils venaient parfois après avoir fait du shopping.