Выбрать главу

— Explique-moi comment.

— Je te le dirai si je constate mon erreur sur place. Ce sera mieux pour toi.

L’inspecteur s’appuya au dossier de sa chaise et soupira.

— Mais que complotes-tu ? Tu t’es entendu avec Utsumi ?

— Entendu avec elle ? Que vas-tu chercher ! fit Yukawa en riant. Tu fais fausse route. Cette énigme m’intéresse parce qu’elle excite ma curiosité de scientifique. Si elle cesse de le faire, je ne m’en occuperai plus. Je veux retourner dans la maison afin de pouvoir me décider.

Kusanagi scruta longuement Yukawa qui ne parut point en prendre ombrage.

L’inspecteur ne comprenait pas du tout ce que pensait son ami. Il en avait l’habitude : il lui avait souvent fait confiance dans de pareilles situations et n’avait jamais eu à le regretter.

— Je vais téléphoner à Mme Mashiba, dit-il en sortant son portable de sa poche avant de se lever.

Il s’éloigna de la table et composa son numéro. Lorsque Ayané répondit, il lui demanda en se cachant la bouche de la main si elle l’autorisait à se rendre à nouveau dans sa maison.

— Je suis navré de vous importuner encore une fois, mais nous souhaiterions procéder à une autre vérification.

Il entendit Ayané soupirer légèrement.

— Ne soyez pas navré ! Je ne peux qu’être d’accord si c’est dans l’intérêt de l’enquête.

— Merci. J’en profiterai pour arroser les plantes.

— C’est très gentil à vous. Je vous en suis reconnaissante.

Il raccrocha et revint vers Yukawa qui l’observait attentivement.

— Tu as envie de me dire quelque chose.

— Pourquoi as-tu éprouvé le besoin de quitter la table pour téléphoner ? Tu lui as dit des choses que tu ne voulais pas que j’entende ?

— Bien sûr que non. Elle m’a donné la permission d’aller dans la maison. C’est tout.

— Hum.

— Ça te dérange ?

— Pas du tout. De loin, tu avais l’air d’un représentant qui appelle un client. Elle te rend nerveux à ce point ?

— Je vais chez elle en son absence. C’est normal de lui demander son autorisation, non ? rétorqua Kusanagi en tendant la main vers l’addition. Allons-y. Il est tard.

Ils prirent un taxi devant la gare. Yukawa ouvrit sa revue scientifique.

— Tout à l’heure, tu as dit que les fossiles de dinosaures étaient tous des os, mais confondre les deux peut conduire à une grave erreur. Celle-là même qui a fait que de nombreux paléontologues ont gâché des sources de grande valeur.

Il recommence, se dit Kusanagi qui décida de se montrer accommodant.

— Pourtant les fossiles de dinosaures qu’on voit dans les musées sont toujours des os.

— Oui. Autrefois, on ne gardait que les os. Et on jetait le reste.

— Que veux-tu dire ?

— Quelqu’un creusait un trou et tombait sur un os de dinosaure. Ravis, les spécialistes continuaient à creuser. Ils sortaient les fossiles de terre et les nettoyaient soigneusement pour reconstituer de beaux squelettes. Ils effectuaient ensuite des observations sur la mâchoire des tyrannosaures, leurs pattes courtes, ou que sais-je encore. Mais ils commettaient une énorme erreur. En 2000, un groupe de chercheurs passa au scanner tomographique ce qu’ils avaient sorti de terre, sans enlever la gangue de terre autour des fossiles, dans le but d’obtenir une image tridimensionnelle de la structure interne. Ils virent apparaître le cœur du dinosaure. La terre entre les os, qui jusque-là avait été éliminée, renfermait les tissus, les organes, si tu préfères, qui avaient gardé la forme qu’ils avaient du vivant des dinosaures. Aujourd’hui, passer les fossiles de dinosaures au scanner tomographique fait partie de la routine pour les paléontologues.

— Oh… lâcha sourdement Kusanagi. C’est très intéressant, je l’admets. Mais quel rapport avec notre enquête ? Tu me racontes cela pour le plaisir ?

— Quand je l’ai lu pour la première fois, j’ai eu l’impression qu’il s’agissait d’une astuce étrange combinée sur plusieurs millions d’années. Personne ne peut blâmer les paléontologues d’avoir dégagé les os de dinosaure de leur gangue. Penser qu’il ne restait que les os était normal, et parce qu’ils étaient des chercheurs, ils voulaient naturellement fabriquer des spécimens remarquables. Mais il y avait des informations dans la gangue dont ils s’étaient débarrassés en la croyant inutile, dit Yukawa en refermant son magazine. Je dis parfois qu’il faut procéder par élimination, qu’éliminer une à une les hypothèses permet de découvrir la vérité. Mais une hypothèse échafaudée sur une erreur fondamentale peut mener à des résultats très dangereux. Cela peut conduire à une situation où, comme le faisaient les paléontologues avec les fossiles de dinosaures, on élimine le plus important.

Kusanagi réalisa qu’il lui parlait de choses qui n’étaient pas sans rapport avec son enquête.

— Tu veux dire que nous n’approchons pas le problème de l’introduction du poison de la bonne façon ?

— Je veux m’en assurer. L’auteur de ce crime a peut-être de réelles qualités scientifiques, dit Yukawa comme pour lui-même.

La maison des Mashiba paraissait abandonnée. Kusanagi sortit la clé de sa poche. Elle existait en deux exemplaires, et Ayané lui en avait confié un lorsqu’il était allé les lui rapporter à l’hôtel en expliquant que la police pouvait encore en avoir besoin et qu’elle n’envisageait pas dans l’immédiat de retourner vivre là-bas.

— La cérémonie funèbre a eu lieu, non ? Elle n’a pas l’intention d’organiser un service pour le repos de l’âme de son mari à la maison ? demanda Yukawa en se déchaussant dans le vestibule.

— Elle ne m’en a pas parlé. Son mari n’appartenait à aucun temple, il n’a pas eu d’obsèques religieuses. Il a été incinéré et elle n’a pas prévu de rite pour le septième jour.

— Ah oui… cela semble rationnel. J’espère qu’on fera comme ça quand je mourrai.

— Pourquoi pas ? Ne t’en fais pas, je m’en occuperai.

Une fois dans la maison, Yukawa avança dans le couloir sans aucune hésitation. Kusanagi gravit l’escalier et ouvrit la porte de la chambre des époux Mashiba. Il poussa ensuite la porte-fenêtre du balcon et saisit le grand arrosoir qui s’y trouvait. L’autre jour, quand Ayané lui avait demandé d’arroser les plantes, il l’avait acheté dans un magasin de bricolage.

Il redescendit au rez-de-chaussée en le tenant à la main. Il passa du salon à la cuisine et vit Yukawa en train d’inspecter le dessous de l’évier.

— Tu as déjà regardé là l’autre jour, non ? demanda-t-il, debout derrière lui.

— Je croyais que dans votre métier on disait qu’on ne retourne jamais assez sur les lieux du crime, répondit son ami en faisant se déplacer le faisceau de la lampe de poche qu’il avait pris le soin d’apporter. Il n’y a effectivement aucune trace que quelqu’un y ait touché.

— Que cherches-tu exactement ?

— Je reprends tout à zéro. Pour ne pas éliminer la gangue par erreur. Il se retourna vers lui et son regard se fit soupçonneux en apercevant l’arrosoir. Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Tu n’as jamais vu d’arrosoir ?

— Ah oui, c’est vrai que l’autre jour tu as demandé à Kishitani d’arroser. Vous avez un nouveau slogan à la police ? Quelque chose comme « nous améliorons sans cesse notre service » ?

— Si tu te trouves drôle… répondit Kusanagi en le poussant pour remplir l’arrosoir au robinet.

— Il est grand, cet arrosoir ! Il n’y a pas de tuyau dans le jardin ?

— Je m’en sers pour arroser les plantes du balcon.

— Bon courage ! fit Yukawa d’un ton ironique.

Kusanagi quitta la cuisine. Il retourna arroser les plantes à l’étage. Il ignorait le nom de la plupart mais en savait assez pour voir qu’elles n’étaient pas en forme. Mieux vaudrait venir leur donner de l’eau tous les deux jours. Ayané lui avait dit qu’elle tenait aux fleurs du balcon.