— Je n’y manquerai pas. Je vous remercie, fit Kusanagi en inclinant la tête.
— Puis-je me permettre de vous poser une question ? demanda soudain Yukawa qui était debout à côté de lui.
— Oui, bien sûr, répondit Ayané, le visage soupçonneux.
— Un dispositif de filtration de l’eau est connecté au second robinet, n’est-ce pas ? J’imagine qu’il faut changer le filtre régulièrement. Pourriez-vous me dire à quand remonte la dernière fois que cela a été fait ?
— Euh, à dire vrai… commença-t-elle en revenant vers eux, les yeux tournés vers l’évier, l’air embarrassé. Je ne l’ai pas fait changer une seule fois.
— Ah bon ! Pas une seule fois ! s’écria Yukawa, à la surprise de Kusanagi.
— Je me disais qu’il était grand temps de m’en occuper. Le filtre actuel date de mon emménagement ici, il y a presque un an. L’installateur nous avait dit qu’il fallait le changer une fois par an.
— Et celui-ci est là depuis un an… Je vois.
— Cela pose problème ?
— Non, non, répondit Yukawa en accompagnant sa dénégation d’un geste de la main. Je vous l’ai demandé simplement pour en être sûr. Mais vous devriez saisir cette occasion de le faire. Il a été prouvé que les vieux filtres peuvent être nocifs.
— Je vais m’en occuper. Il faut d’abord que je nettoie sous l’évier. Je suis sûre que c’est très sale.
— Mais non, c’est comme ça sous tous les éviers ! Dans mon laboratoire, c’est à cet endroit que les cafards bâtissent leurs nids. Oh ! Pardonnez-moi de comparer mon laboratoire à votre maison. Mais… s’interrompit-il pour jeter un coup d’œil à Kusanagi. Si vous nous donnez les coordonnées de l’entreprise, je suis sûr que Kusanagi les fera venir tout de suite. Mieux vaut ne pas plus tarder.
L’inspecteur lança un regard étonné à son ami, qui n’y accorda pas la moindre attention, les yeux fixés sur Ayané.
— Vous êtes d’accord ? lui demanda-t-il.
— Vous voulez dire maintenant ?
— Oui. En réalité, cela sera sans doute utile à l’enquête. Ne perdons pas de temps.
— Si vous en êtes sûr, je n’y vois pas d’inconvénient.
Yukawa esquissa un sourire, et dirigea son regard vers Kusanagi.
— Tu as entendu ?
Kusanagi le foudroya des yeux. Il savait pourtant que le physicien ne parlait pas à la légère et devait avoir une idée derrière la tête. Cela ferait probablement avancer l’enquête.
L’inspecteur se tourna vers Ayané.
— Pouvez-vous me donner les coordonnées de l’entreprise ?
— Volontiers. Je vais les chercher.
Elle sortit de la cuisine. Kusanagi la suivit des yeux avant de décocher un nouveau regard noir à son ami.
— Je te prie de ne pas faire ce genre de requêtes soudaines sans me consulter.
— Je n’en ai pas eu le temps, je n’y peux rien. Au lieu de râler, tu ferais mieux de faire ce que tu as à faire.
— À savoir ?
— Appelle vos techniciens. Tu ne veux pas que les gens qui changent le filtre détruisent une pièce à conviction, non ? Mieux vaudrait que le filtre soit enlevé par des gens de chez vous.
— Tu veux qu’ils le prennent pour l’analyser ?
— Oui, ainsi que le tuyau, souffla Yukawa.
Pendant que Kusanagi peinait à trouver ses mots, terrassé par l’éclat froid des yeux de son ami, Ayané revint.
Une heure après, les deux techniciens de la police scientifique avaient démonté le filtre et le tuyau qui lui était attaché. Kusanagi, debout à côté de Yukawa, les avait observés. Les techniciens placèrent les deux éléments poussiéreux dans une boîte en plastique transparent.
— Nous les emportons au laboratoire, dit un des techniciens.
— Très bien, répondit Kusanagi.
L’employé chargé d’installer le nouveau filtre était déjà arrivé. Kusanagi le regarda commencer à faire son travail et retourna dans le salon où Ayané était assise. Elle paraissait accablée. Le sac de voyage posé à côté d’elle contenait des vêtements qu’elle avait pris dans sa chambre. Elle n’avait visiblement pas l’intention de revenir s’installer chez elle pour le moment.
— Je ne pensais pas que cela se passerait ainsi. Je suis confus.
— Vous n’avez pas à l’être. Je suis contente que le filtre ait enfin été changé.
— Je parlerai à mes supérieurs des frais que cela a entraînés.
— Ce n’est pas la peine. Le filtre me sert, protesta-t-elle avec un sourire fugace qui disparut aussi vite qu’il était arrivé. Vous pensez qu’il a pu être utilisé pour placer le poison ?
— Nous n’en savons rien. Nous allons cependant le vérifier parce que ce n’est pas impossible.
— Si cela devait être le cas, comment le poison aurait-il pu être introduit ?
— Eh bien… à dire vrai… bredouilla Kusanagi en regardant Yukawa, qui, debout à l’entrée de la cuisine, surveillait le travail de l’installateur.
Il l’appela et vit son ami se retourner pour demander à Ayané :
— Est-ce vrai que votre mari ne buvait que de l’eau en bouteille ?
Kusanagi tourna les yeux vers elle en trouvant son ami impertinent.
— Oui. C’est pour cela que je veillais à ce qu’il y en ait toujours au frigo, expliqua-t-elle en hochant la tête.
— Et si je comprends bien, il vous avait demandé de vous en servir aussi quand vous faisiez du café, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Je me suis laissé dire que vous ne le faisiez pas.
Kusanagi douta de ses oreilles. Utsumi devait lui avoir communiqué ces informations confidentielles. Le visage insolent de sa collègue flotta devant ses yeux.
— Non, cela revient cher, n’est-ce pas ? répondit-elle avec douceur. Et je ne pense pas que l’eau du robinet soit aussi mauvaise pour la santé qu’il l’affirmait. De plus, faire chauffer de l’eau chaude permet de gagner du temps. Je ne crois pas qu’il l’ait jamais remarqué.
— Je suis d’accord avec vous. À mon avis, le café ne change pas de goût selon qu’il est préparé avec de l’eau du robinet ou de l’eau minérale.
Kusanagi lui adressa un regard ironique. Son ami n’avait découvert que récemment que le café n’existait pas exclusivement sous sa forme instantanée. Mais Yukawa ne le remarqua pas, ou décida de l’ignorer, car il reprit avec la même expression :
— Rappelez-moi comment s’appelle cette jeune femme qui a fait du café dimanche, oui, votre assistante ?
— Hiromi Wakayama, dit Kusanagi.
— Cette demoiselle Wakayama a dit qu’elle s’était servie d’eau du robinet comme vous. Et il ne s’est rien passé à ce moment-là. D’où l’hypothèse que le poison se trouvait peut-être dans l’eau du robinet. Il y en a deux dans la cuisine, parce que vous avez aussi un robinet d’eau filtrée dont votre mari aurait pu se servir, pour une raison ou une autre, économiser l’eau en bouteille par exemple. D’où la nécessité de vérifier le filtre.
— Je vous suis, mais vous pensez que mettre du poison dans le système du filtre est possible ?
— En tout cas, ce n’est pas impossible. Les techniciens nous diront ce qu’il en est.
— S’ils devaient trouver quelque chose, à quel moment l’auteur du crime aurait-il pu l’y introduire ? demanda Ayané en tournant vers Kusanagi un regard sincère. Je vous ai déjà dit que nous avions invité des amis à dîner vendredi soir. L’appareil de filtration était normal à ce moment-là.
— Oui, c’est vrai, fit Yukawa. Le poison aurait donc été introduit après ce dîner. Si l’on pose que la personne visée était votre mari, le coupable a dû attendre votre absence.