Ses investigations avaient pour but de dissiper ses propres soupçons. Il ne devait à aucun prix laisser ses a priori influencer son travail. C’est parce qu’il ne le savait que trop bien qu’il était irrité contre lui-même.
Les deux hommes travaillèrent une heure, sans rien trouver qui ait un rapport avec la profession de dessinateur, ou tout autre métier dans lequel on utilise un carton à dessin. Les boîtes contenaient presque exclusivement des cadeaux d’entreprise ou des objets du même genre.
— Que penses-tu de ce truc ? demanda soudain Kishitani.
Il tenait à la main une petite peluche, qui ressemblait à première vue à un navet, avec des feuilles vertes.
— C’est un navet, non ?
— Oui, mais aussi une créature de l’espace.
— Hein ?
— Oui, si on fait comme ça !
Kishitani plaça l’objet sur la table, en le retournant sur les feuilles. Un visage apparut sur la partie blanche, et les feuilles prirent l’aspect de tentacules, transformant la peluche en une créature en forme de méduse comme on en voit dans certains mangas.
— Hum…
— L’étiquette précise qu’il s’agit du Petit Navet, originaire de la planète Navet. Un produit fabriqué par cette société.
— Je te suis, mais où veux-tu en venir ?
— Tu ne crois pas que la personne qui a inventé ce personnage utilisait sans doute un carton à dessin ?
Kusanagi cligna des yeux et examina la peluche.
— C’est possible.
— Je vais chercher Mme Yamamoto, dit son collègue en se levant.
Elle arriva quelques instants plus tard.
— Il s’agit d’un produit que nous fabriquions. La peluche représente un personnage d’un dessin animé diffusé sur Internet.
— Un dessin animé diffusé sur Internet ? répéta Kusanagi, intrigué.
— Oui, nous le montrions sur notre site il y a trois ans. Vous voulez le voir ?
— Très volontiers, répondit-il en se levant pour la suivre dans son bureau.
Keiko Yamamoto tapota sur le clavier de son ordinateur et un dessin animé d’une minute apparut sur son écran. L’histoire, banale, avait pour héros le personnage de la peluche.
— Vous avez cessé de le diffuser ? demanda Kishitani.
— Le personnage a connu un certain succès, et nous avions prévu des produits dérivés, dont cette peluche, mais comme les ventes stagnaient, nous avons décidé de ne pas continuer.
— C’est quelqu’un de chez vous qui a dessiné l’original ?
Cette fois-ci, la question venait de Kusanagi.
— Non. Le personnage venait d’un blog, « Petit Navet », qui attirait de nombreux lecteurs. Nous avons signé un contrat avec son auteur.
— Et l’auteur est dessinateur ?
— Non, il s’agit d’un enseignant. D’une autre matière que les arts plastiques.
— Vraiment !
Kusanagi reprit légèrement espoir. Tatsuhiko Ikai lui avait expliqué que Yoshitaka Mashiba avait pour règle de ne pas avoir de relation amoureuse avec ses employées ou ses connaissances professionnelles. L’auteur du blog n’entrait dans aucune de ces catégories.
— Kusanagi, c’est raté ! s’exclama Kishitani en utilisant le clavier. Nous faisons fausse route.
— Comment ça ?
— Le profil de l’auteur indique qu’il s’agit d’un homme.
— Quoi ?
Kusanagi tourna son attention vers l’écran. Son collègue disait vrai.
— Il aurait fallu commencer par là. Le personnage est mignon, et j’ai d’emblée imaginé qu’il avait été inventé par une femme.
— Moi aussi. Raté, lâcha Kusanagi avec une grimace, en se grattant la tête.
— Euh… commença Keiko Yamamoto. Cela ne vous arrange pas que l’auteur soit un homme ?
— Non, non, pas vraiment. Nous cherchons quelqu’un qui nous aiderait à résoudre l’énigme. La première condition est qu’il s’agisse d’une femme.
— L’énigme… Vous voulez dire l’assassinat de M. Mashiba, n’est-ce pas ?
— Bien sûr.
— Vous pensez qu’il peut y avoir un rapport avec ce dessin animé ?
— Nous pouvons seulement vous dire que cela aurait pu être le cas si le créateur du personnage avait été une femme. Kusanagi soupira et regarda Kishitani. On arrête là pour aujourd’hui.
— D’accord, acquiesça son collègue, tête basse.
Keiko Yamamoto les raccompagna jusqu’à l’entrée.
Kusanagi s’inclina devant elle.
— Désolé de vous avoir dérangée. Il se peut que nous reprenions contact avec vous dans le cadre de l’enquête.
— Je suis à votre disposition… répondit-elle, avec une expression hésitante, qui n’avait rien à voir avec le visage fermé qu’elle avait eu pour les accueillir. Écoutez… leur dit-elle soudain au moment où ils allaient franchir la porte du bureau.
Kusanagi se retourna.
— Oui ?
Elle se rapprocha d’eux.
— Il y a un café au rez-de-chaussée de cet immeuble. Pourriez-vous m’y attendre ? J’aimerais vous parler de quelque chose, murmura-t-elle.
— Cela a un lien avec cette affaire ?
— Je n’en suis pas certaine. C’est lié à ce personnage de Petit Navet, enfin à la personne qui l’a inventé.
Les deux hommes échangèrent un regard et firent oui de la tête.
— Très bien.
Le café occupait une partie du rez-de-chaussée de l’immeuble. Kusanagi commanda un café en maudissant intérieurement le panneau où il était écrit : « Merci de ne pas fumer. »
— Je me demande ce qu’elle veut nous dire, dit Kishitani.
— Va-t’en savoir ! Je ne vois pas comment un dessinateur amateur pourrait nous être utile.
Ils n’attendirent pas longtemps. Keiko Yamamoto vint vers eux en regardant autour d’elle. Elle tenait à la main une enveloppe de format A4.
— Merci d’avoir accepté de me retrouver ici, dit-elle en s’asseyant en face d’eux.
Une serveuse arriva à leur table, et elle lui fit signe de la main qu’elle ne prendrait rien. Elle n’avait visiblement pas l’intention de s’attarder.
— Et de quoi vouliez-vous nous parler ? l’encouragea Kusanagi.
Elle fit à nouveau le tour du hall d’entrée des yeux et se pencha vers eux.
— Je voudrais vous demander de ne pas faire état de cette conversation. Si vous deviez le faire, cela me mettrait dans l’embarras, dit-elle en levant timidement les yeux vers lui.
— Ah… lâcha Kusanagi.
Normalement, il lui aurait répondu qu’il ne pouvait rien lui promettre avant de savoir ce dont il s’agissait, au risque de se priver d’une information importante. Un policier doit savoir reprendre sa parole s’il le juge nécessaire.
— Très bien. Je m’y engage, déclara-t-il.
Keiko Yamamoto se passa la langue sur les lèvres.
— Vous savez, ce personnage de dessin animé… En réalité, c’est une femme qui l’a conçu.
— Quoi ? Kusanagi écarquilla les yeux. C’est vrai ?
Il se redressa sur son siège. L’information était intéressante.
— Oui. Mais cela nous arrangeait de la faire passer pour un homme.
Kishitani hocha la tête en sortant son bloc-note.
— Sur Internet, on peut choisir son nom, sa taille et même un sexe différent de la réalité.
— L’auteur du blog n’est pas un enseignant ? demanda Kusanagi.
— Non, la personne dont le nom apparaît sur le blog existe. Il l’a véritablement écrit. Mais le personnage lui-même a été créé par quelqu’un d’autre, une femme qui n’a rien à voir avec cet enseignant.
Kusanagi fronça les sourcils et posa les coudes sur la table.