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— Je n’y comprends rien !

Keiko Yamamoto ouvrit la bouche, avec une hésitation perceptible.

— En réalité, nous avions tout arrangé.

— Arrangé ?

— Tout à l’heure, je vous ai expliqué que notre société avait décidé de faire un dessin animé en utilisant un personnage qui apparaissait dans un blog écrit par un enseignant, mais en réalité, nous avons fait le contraire. Nous avions le projet de diffuser ce dessin animé sur Internet, et notre stratégie de diffusion prévoyait que le personnage fasse ses débuts sur un blog privé. Puis nous avons fait le nécessaire pour que le blog recueille une certaine attention. Une fois que nous y sommes arrivés, nous avons passé un contrat avec l’auteur du blog pour le dessin animé.

Kusanagi croisa les bras et pencha la tête de côté.

— Je trouve que vous vous êtes donné beaucoup de mal.

— M. Mashiba était d’avis que cela nous permettrait d’éveiller l’intérêt d’internautes qui suivraient ensuite le dessin animé.

Kishitani se tourna vers son collègue et hocha la tête.

— Tu sais, ce n’est pas si rare. Les internautes voient d’un très bon œil le succès de personnages créés par des inconnus.

— Et ce personnage, c’est quelqu’un de chez vous qui l’a inventé ? demanda Kusanagi.

— Non, nous avons décidé de recruter un illustrateur peu connu du public. Parmi les propositions que nous avons reçues, nous avons choisi Petit Navet. L’auteur a accepté de signer avec nous un contrat qui l’engageait à demeurer anonyme et à nous fournir des dessins pour le blog de l’enseignant. Enfin, au départ, en tout cas, parce qu’un autre illustrateur s’en est occupé ensuite. J’imagine que vous avez deviné que nous avons aussi rémunéré l’auteur du blog.

Kusanagi ne put s’empêcher de manifester son étonnement.

— Dites donc ! Je comprends à présent pourquoi vous nous avez expliqué que vous aviez tout arrangé.

— Il faut avoir une stratégie si l’on veut lancer un nouveau personnage, conclut Keiko Yamamoto avec un sourire embarrassé. Mais le projet n’a pas eu le succès escompté.

— Et qui était le créateur du personnage ?

— Une femme auteur d’albums pour enfants, dit-elle en sortant un livre de l’enveloppe posée sur ses genoux.

— Vous permettez ? fit Kusanagi.

Il lut le titre : Pourvu qu’il pleuve demain ! et tourna les pages. L’histoire faisait intervenir une petite poupée qui avait le pouvoir de stopper la pluie. L’auteur s’appelait Sumiré Kocho.

— Vous êtes encore en contact avec elle ?

— Non, plus du tout depuis qu’elle nous a cédé le copyright du personnage.

— L’avez-vous jamais rencontrée ?

— Non. Nous souhaitions garder son existence secrète. Seuls M. Mashiba et deux ou trois autres personnes de la société ont été en contact avec elle. D’après ce que je sais, elle a signé son contrat directement avec lui.

— Avec M. Mashiba ? Directement ?

— C’est lui qui était le plus enthousiaste vis-à-vis du personnage, expliqua Keiko Yamamoto en regardant Kusanagi droit dans les yeux.

L’inspecteur hocha la tête et reposa les yeux sur le livre. Ni le véritable nom de l’auteur ni sa date de naissance n’étaient indiqués.

Mais tout correspondait : une femme qui dessinait et qui publiait.

— Puis-je vous l’emprunter ? demanda-t-il.

— Bien sûr, répondit son interlocutrice en regardant sa montre. Il faut que je retourne à mon travail. Je vous ai tout raconté. J’espère que cela vous sera utile.

— Soyez-en certaine. Nous vous remercions de votre aide, dit Kusanagi en inclinant la tête.

Une fois qu’elle fut partie, Kusanagi passa le livre à son collègue.

— Je veux que tu prennes contact avec l’éditeur.

— Tu crois que nous l’avons trouvée ?

— Cela me semble très probable. Il y a eu quelque chose entre Yoshitaka Mashiba et cette illustratrice.

— Tu es bien sûr de toi !

— J’en ai eu la certitude en voyant l’expression de Keiko Yamamoto. Elle se doutait de quelque chose.

— Pourquoi n’en a-t-elle pas parlé plus tôt ? Les collègues qui sont venus enquêter ici ont certainement posé des questions au sujet des relations féminines de M. Mashiba.

— Elle n’osait probablement rien dire parce qu’elle n’avait pas de preuves. Elle ne l’a d’ailleurs pas fait avec nous non plus. Comme nous lui avons posé des questions à propos du créateur de la peluche, j’imagine qu’elle a dû se dire qu’il valait mieux nous faire savoir qu’il s’agissait d’une femme. Elle s’est sentie obligée de nous en parler parce qu’elle avait deviné que son patron avait eu une liaison avec elle.

— Je vois ce que tu veux dire. Je regrette d’avoir médit d’elle en la trouvant aussi froide qu’un glaçon.

— Si tu es sincère, ne perds pas une minute et prends contact avec l’éditeur.

Kishitani sortit son portable de sa poche et quitta le café. Kusanagi l’observa en finissant son café refroidi.

Son collègue revint s’asseoir à leur table, le visage sombre.

— Il n’y avait personne ?

— Si, si. J’en sais plus sur cette illustratrice.

— Alors pourquoi fais-tu cette tête ?

Sans répondre, son collègue ouvrit son agenda.

— Son vrai nom est Junko Tsukui. Ce livre est paru il y a quatre ans. Il est aujourd’hui épuisé.

— Tu sais où la contacter ?

— Non, et… Kishitani releva la tête vers son collègue. Elle est morte.

— Quoi ? Quand ça ?

— Il y a environ deux ans. Elle s’est suicidée chez elle.

19

Kaoru était en train de rédiger un rapport lorsque ses deux collègues revinrent au commissariat de Meguro. Ils paraissaient d’humeur morose.

— Où est le chef ? Il est déjà parti ? demanda Kusanagi d’un ton peu aimable.

— Je crois qu’il est dans le bureau des inspecteurs.

Kusanagi quitta la pièce sans la remercier. Kishitani leva les deux mains en l’air comme pour signifier qu’il n’était pour rien dans l’attitude de son collègue.

— Il n’a pas l’air de bonne humeur, tenta Kaoru.

— On l’a trouvée, l’ancienne amie de Yoshitaka Mashiba.

— Ah bon ? Dans ce cas, pourquoi est-il si désagréable ?

— C’est que… commença Kishitani en s’asseyant sur la chaise métallique.

Il lui raconta ce qu’ils avaient découvert. Kaoru fut étonnée d’apprendre que cette jeune femme n’était plus de ce monde.

— Nous sommes d’abord allés voir son éditeur, qui a accepté de nous prêter une photo d’elle. Puis nous nous sommes rendus dans le salon de thé où elle venait avec Yoshitaka Mashiba, et la serveuse l’a reconnue. Fin de l’épisode. Et de l’hypothèse de Kusanagi, selon laquelle elle avait tué son ex.

— D’où sa mauvaise humeur.

— Moi aussi, je suis déçu. Une journée de travail pour arriver à ça ! Pff, je suis fatigué !

Le portable de Kaoru sonna au moment où il bâillait à s’en décrocher la mâchoire. L’appel venait de Yukawa, qu’elle avait rencontré dans la journée.

— Merci pour tout à l’heure, dit-elle.

— Vous êtes où ? demanda Yukawa à brûle-pourpoint.

— Au commissariat de Meguro.

— J’ai réfléchi. Et je veux vous demander quelque chose. On peut se voir ?

— Oui, mais de quoi s’agit-il ?

— Je vous le dirai tout à l’heure. Décidez du lieu, répondit-il d’une voix où transparaissait une excitation inhabituelle chez lui.

— Je peux venir à l’université.