— Allô, dit-elle d’une voix triste qui reflétait son état d’esprit.
— Bonjour, c’est Kaoru Utsumi, de l’agence métropolitaine de police. Je peux vous parler une minute ?
— Oui.
— Je suis désolée de vous importuner une nouvelle fois, mais il se trouve que j’ai encore quelques questions à vous poser. Pourrais-je vous voir ?
— À quel moment ?
— Le plus rapidement possible. Merci d’avance.
Hiromi soupira profondément. Cela lui était égal que son interlocutrice l’entende.
— Dans ce cas, pourquoi ne venez-vous pas ici ? Je suis à l’atelier de patchwork.
— C’est-à-dire à Daikanyama. Mme Mashiba est avec vous ?
— Non, et je ne pense pas qu’elle revienne aujourd’hui. Je suis seule.
— Très bien. J’arrive, dit son interlocutrice avant de raccrocher.
Hiromi rangea son téléphone dans son sac et porta une main à son front.
Quitter son travail à l’atelier ne changeait rien. Tant que l’affaire ne serait pas résolue, la police ne la laisserait pas tranquille. Comment pouvait-elle imaginer avoir un bébé ?
Elle but le thé qui restait dans sa chope. Comme elle s’y attendait, il était presque froid.
Elle pensa aux trois années qu’elle avait passées ici. Autodidacte en patchwork, elle avait été émerveillée par ses progrès les trois premiers mois. Lorsque Ayané lui avait proposé de devenir son assistante, elle n’avait pas hésité une seconde. Elle était lasse de sa vie d’intérimaire qui la voyait accomplir mécaniquement des missions vides de sens.
Elle tourna les yeux vers l’ordinateur posé dans un coin de la pièce. Ayané et elle utilisaient ses ressources graphiques quand elles réfléchissaient à un motif. Il leur arrivait fréquemment de travailler tard le soir pour décider des coloris, mais cela ne lui avait jamais paru pénible. Une fois qu’elles avaient terminé les études préparatoires, elles allaient acheter les tissus dont elles auraient besoin. Souvent, elles se laissaient séduire par un tissu aux teintes inattendues et tombaient d’accord pour modifier leur projet. En échangeant un sourire mi-figue, mi-raisin.
Oui, Hiromi aimait ce quotidien. Mais il n’existait plus.
Elle secoua la tête. Elle ne se faisait aucune illusion. Tout était sa faute. Elle avait volé le mari de la femme à qui elle devait tant.
Elle avait gardé un souvenir très précis de sa première rencontre avec Yoshitaka Mashiba. Seule dans l’atelier, elle préparait un cours quand Ayané l’avait appelée pour lui demander de dire à l’homme qui allait passer qu’elle serait en retard. Elle ne lui avait pas donné plus de précisions.
Il avait sonné quelques minutes plus tard. Hiromi l’avait fait entrer et lui avait apporté un gobelet de thé vert. Il avait étudié l’atelier des yeux en lui posant des questions, avec le ton calme d’un adulte et la curiosité insatiable d’un petit garçon. Les quelques mots qu’ils avaient échangés lui avaient fait sentir sa vivacité d’esprit.
Arrivée sur ces entrefaites, Ayané avait fait les présentations. Hiromi avait été surprise d’apprendre qu’ils s’étaient rencontrés dans une réception. Elle ignorait qu’Ayané fréquentait ce genre de soirées.
À y repenser, elle avait d’emblée ressenti quelque chose pour lui. Elle se rappelait son frémissement de jalousie quand son professeur lui avait confié que c’était son ami.
Tout aurait peut-être été différent si leur première rencontre ne s’était pas déroulée de cette manière. Elle avait l’impression qu’il n’aurait peut-être rien éveillé en elle s’ils n’avaient pas passé quelques instants seuls ensemble sans qu’elle sache qui il était pour Ayané.
Le léger émoi qu’il avait fait naître en elle n’avait jamais disparu. Après leur mariage, elle avait pris l’habitude de leur rendre souvent visite et cela l’avait rapprochée de Yoshitaka. Il leur arrivait parfois de se retrouver seuls tous les deux.
Hiromi avait bien sûr dissimulé ses sentiments. Le contraire l’aurait embarrassée et elle n’avait aucune envie d’avoir une liaison avec lui. Elle se satisfaisait d’être traitée comme un membre de leur famille.
Malgré les efforts qu’elle faisait pour ne pas montrer son trouble, Yoshitaka avait dû le percevoir. Petit à petit, il avait changé d’attitude à son égard. Quelque chose de différent était apparu dans le regard de grand frère qu’il avait pour elle. Hiromi avait eu le cœur battant quand elle s’en était rendu compte.
Environ trois mois plus tôt, il l’avait appelée à l’atelier un soir où elle y était encore.
— Ayané m’a dit qu’en ce moment vous finissez tard tous les jours. Vous êtes très occupée, non ?
Il l’avait invitée à venir manger un bol de nouilles avec lui. Il travaillait tard ce soir-là et avait envie d’essayer un restaurant dont il avait entendu parler.
Comme elle avait le ventre creux, elle avait immédiatement accepté. Il était venu la chercher en voiture.
Les nouilles du restaurant ne lui avaient pas paru remarquables, peut-être parce qu’elle était seule avec lui. Chaque fois qu’il plongeait ses baguettes dans son bol, son coude la frôlait. Cela, elle ne l’avait pas oublié.
Il l’avait ensuite raccompagnée chez elle.
— J’aimerais que nous puissions recommencer cette expérience, avait-il dit en souriant dans la voiture arrêtée devant l’appartement de Hiromi.
— Moi aussi, quand vous voulez, répondit-elle.
— Merci. Votre présence m’apaise.
— Vraiment ?
— Oui, je suis fatigué en ce moment, continua-t-il en pointant du doigt sa poitrine et sa tête avant de la regarder. Merci pour ce soir. J’ai passé un bon moment.
— Moi aussi.
À peine avait-elle fini de parler qu’il avait posé son bras sur ses épaules. Elle s’était laissé faire, avec le sentiment d’être happée. Il l’avait embrassée comme si cela allait de soi.
Le baiser fini, ils s’étaient séparés en se souhaitant bonne nuit.
Si forte était son excitation qu’elle n’avait pas réussi à trouver le sommeil. Elle n’avait pas conscience d’avoir fait quelque chose de mal. Non, il lui semblait que ce n’était qu’un petit secret.
Elle n’avait pas tardé à se rendre compte de son erreur. L’existence de Yoshitaka avait pris une importance capitale pour elle. Elle pensait à lui sans arrêt, quoi qu’elle fasse.
S’ils n’avaient pas continué à se voir à deux, son obsession n’aurait probablement pas duré. Mais Yoshitaka s’était mis à l’inviter fréquemment. Pour sa part, elle avait pris l’habitude de rester tard à l’atelier même quand elle n’avait rien d’urgent à finir.
Détaché de ses amarres, son cœur flottait à la dérive dans le ciel. Ce n’est qu’après qu’ils étaient devenus amants qu’elle avait compris son crime. Mais ce qu’il lui avait dit avait chassé son angoisse.
Il pensait se séparer d’Ayané.
— Elle sait que le but du mariage pour moi est de fonder une famille. Nous nous sommes promis de divorcer si elle ne tombait pas enceinte pendant notre première année de mariage. Il reste encore trois mois, mais cela ne se produira probablement pas. Je n’ai aucun doute là-dessus.
Si grand était alors l’égoïsme de Hiromi que ces paroles glaciales l’avaient rassurée.
À présent, elle avait conscience de la terrible trahison qu’ils avaient commise. Il était normal qu’Ayané lui en garde rancune.
Peut-être avait-elle tué Yoshitaka. Sa gentillesse vis-à-vis de Hiromi pouvait être une ruse destinée à cacher son crime.