Kusanagi toussota et regarda attentivement son ami qui croisait les bras.
— De quoi voulais-tu me parler ?
— Un peu de patience ! Tu n’as pas envie de jouer, pour une fois ? demanda Yukawa en lui tendant une raquette.
— Je ne suis pas venu pour ça.
— Ne me dis pas que tu es trop occupé ! Cela fait un bout de temps que je voulais te le dire, mais tu dois avoir pris au moins neuf centimètres de tour de taille ces dernières années. Tu marches pour tes enquêtes, mais tu as besoin de faire plus d’exercice pour te remettre en forme.
— Tu es dur avec moi, dis donc ! répliqua Kusanagi qui enleva sa veste avant de saisir la raquette.
Il alla se placer de l’autre côté du filet et retrouva la sensation qu’il connaissait vingt et quelques années plus tôt.
Mais il eut plus de mal à reprendre contact avec la raquette et le volant. Il prit douloureusement conscience de l’amoindrissement de ses capacités physiques. Yukawa avait vu juste : au bout de dix minutes, il ne sentait plus ses jambes. Après avoir manqué un smash implacable, il s’assit à même le sol.
— Je dois avoir vieilli. Pourtant au bras de fer, je bats les jeunes.
— Le bras de fer fait appel à des muscles à contraction lente, qui diminuent avec les années mais reviennent vite avec un peu d’exercice, à la différence de ceux à contraction rapide qui sont à la base de l’endurance. Il en va de même pour la fonction cardiaque. Je te conseille de faire régulièrement de l’exercice.
Yukawa parlait d’un ton détaché. Il n’était pas du tout à bout de souffle. Kusanagi lui en voulut.
Le physicien vint s’asseoir à côté de lui, le dos contre le mur, et sortit une gourde. Il remplit du liquide qu’elle contenait le bouchon qui faisait office de gobelet et le tendit au policier. C’était une boisson pour sportifs, agréablement fraîche.
— J’ai l’impression d’être redevenu étudiant. Même si j’ai perdu beaucoup de ma technique.
— La technique, c’est comme le corps. Si on ne l’entretient pas, on la perd. Moi je n’ai pas arrêté, toi, si. C’est tout.
— Ça suffit ! Pourquoi te sens-tu le devoir de me consoler ?
Kusanagi esquissa un sourire en voyant que son ami paraissait intrigué. Il lui rendit le capuchon de la gourde et son sourire s’effaça.
— Le poison était dans le dispositif de filtration ?
— Oui, fit Yukawa. Mais comme je te l’ai expliqué au téléphone, je n’ai pas encore pu le prouver. Pourtant, j’en suis quasiment certain.
— C’est pour cela que tu as demandé à Utsumi de faire analyser le dispositif de filtration sur SPring-8 ?
— Je me suis procuré quatre filtres identiques à celui en question, dans lesquels j’ai placé de l’arsenic. Je les ai ensuite passés à l’eau plusieurs fois et j’ai vérifié si j’en trouvais trace. En me servant de la spectrométrie par torche à plasma, grâce au spectromètre de l’université.
— La spectrométrie par quoi ?
— Tu n’as pas besoin de comprendre. Sache que c’est une méthode d’analyse très puissante, qui m’a permis de retrouver de l’arsenic sur deux de ces filtres, et des résultats peu concluants sur les deux autres. Le dispositif de filtration a un revêtement intérieur particulier, qui fait que même les particules fines ont du mal à adhérer au filtre. Grâce à Kaoru Utsumi à qui j’ai demandé de se renseigner là-dessus, je sais que, de votre côté, l’analyse de l’appareil des Mashiba a été faite par spectrométrie d’absorption atomique, une méthode un peu moins sensible que la mienne. Voilà pourquoi je lui ai demandé de faire le nécessaire pour une analyse sur SPring-8.
— Tu dois être absolument convaincu d’avoir raison pour le demander, non ?
— Je n’irai pas jusque-là. Mais je ne vois pas d’autre possibilité.
— Comment cela a-t-il pu être réalisé ? D’après ce que m’avait dit Utsumi, j’avais cru comprendre que tu avais renoncé à cette idée parce que tu la croyais irréalisable.
Yukawa ne répondit pas. Il serrait des deux mains la serviette éponge qu’il tenait.
— C’est là-dessus que porte cette astuce dont tu ne veux pas me parler.
— Je ne veux pas faire naître chez vous un a priori, comme je l’ai déjà expliqué à ta collègue.
— Que nous ayons un a priori ou non ne change rien à l’astuce, non ?
— Bien sûr que si ! répliqua Yukawa en le regardant. Si le trucage auquel je pense a réellement été utilisé, il est hautement probable qu’il ait laissé une trace. J’ai demandé à Utsumi d’arranger une analyse sur SPring-8 pour la trouver. Mais même si cette analyse n’en trouve pas, cela ne prouvera pas que l’astuce n’ait pas été utilisée. Elle est extraordinaire.
— Et alors ?
— Supposons que je vous l’explique maintenant. Si elle a laissé une trace, pas de problème. Mais que se passera-t-il dans le cas contraire ? Parviendrez-vous à réinitialiser votre façon de voir les choses ? Vous continuerez à y penser, non ?
— Euh… C’est vraisemblable. Puisque cela ne signifierait pas que l’astuce n’ait pas été utilisée.
— Je ne veux pas que les choses se passent ainsi.
— Pourquoi ?
— Je ne veux pas que vos soupçons se concentrent sur une personne particulière alors qu’il n’y a pas de preuve. Une seule personne ici-bas a pu utiliser cette astuce.
Le policier scruta les yeux de son ami derrière les verres de ses lunettes.
— Mme Mashiba ?
Yukawa cligna lentement des paupières. Affirmatif.
— Pff, fit Kusanagi. Peu importe, je vais continuer à chercher suivant la méthode traditionnelle. D’ailleurs, je viens de trouver quelque chose qui pourrait nous mener quelque part.
— Ah bon ?
— J’ai retrouvé l’ancienne amie de Yoshitaka Mashiba. Et quelque chose qui établit un rapport entre elle et cette enquête.
Il lui raconta qu’elle s’était suicidée à l’arsenic. Yukawa savait garder un secret.
— C’était il y a deux ans, tu dis… souffla le physicien, le regard vague.
— Tu me fais l’effet d’être sûr de ton astuce, mais je n’ai pas non plus l’impression d’aller dans la mauvaise direction. Je ne pense pas que nous ayons affaire à quelque chose d’aussi simple que la vengeance d’une femme trompée. J’ai le sentiment que c’est plus complexe.
Yukawa le regarda puis sourit.
— Qu’est-ce qui t’amuse ? Tu penses que je suis à côté de la plaque ? demanda Kusanagi.
— Non, juste que si j’avais su tout ça, je ne t’aurais pas demandé de venir.
Yukawa hocha la tête en voyant son ami froncer les sourcils sans comprendre, et il ajouta :
— Ce que je veux dire, c’est que je suis tout à fait d’accord avec toi. Cette affaire a des racines étonnamment profondes. À mon avis, vous devez enquêter non seulement sur ce qui est arrivé au moment du meurtre, mais bien avant. Ce que tu viens de me raconter sur l’arsenic est très intéressant.
— Je n’y comprends rien. Tu soupçonnes Mme Mashiba, non ? Dans ce cas, pourquoi estimes-tu que le passé est important ?
— Parce qu’il l’est. Très important. Yukawa se leva en tenant les raquettes et son sac de sport. J’ai froid. Allons-nous-en.
Ils quittèrent la salle de sport. Yukawa s’arrêta près de l’entrée principale de l’université.