— Je retourne dans mon laboratoire. Tu as envie de prendre un café ?
— Tu as encore des choses à me dire ?
— Non, j’ai fait le tour.
— Dans ce cas, je te remercie mais je ne vais pas rester. Je dois retourner au commissariat, je n’ai pas fini mon travail.
— Bien, fit Yukawa en tournant les talons.
— Yukawa ! l’arrêta Kusanagi. Elle a fait un manteau en patchwork pour son père, avec un rembourrage au niveau des hanches, au cas où il glisserait sur la neige et se ferait mal là.
— Et alors ? demanda Yukawa.
— Elle n’est pas du genre à agir sans réfléchir, mais plutôt à vérifier minutieusement si ce qu’elle va faire est bien ou non avant de passer à l’action. À mon avis, une personne de cette trempe ne se hasarderait pas à tuer son mari simplement parce qu’il l’a trompée.
— C’est ton instinct de policier qui parle ?
— Je te fais part de mes impressions. J’imagine que, comme Utsumi, tu penses que j’ai des sentiments pour elle.
Yukawa baissa les yeux avant de les diriger à nouveau vers son ami.
— Que tu aies des sentiments pour elle ne me dérange pas. Je sais que tu n’es pas assez stupide pour les laisser influer sur ton travail. Ce n’est pas tout, poursuivit-il en levant l’index. Tu as certainement raison. Elle est tout sauf bête.
— Je croyais que tu la soupçonnais ?
Sans rien répondre, Yukawa leva la main pour lui dire au revoir et s’éloigna.
23
Kusanagi inspira profondément et appuya sur la sonnette de l’interphone de l’atelier de patchwork. Tout en regardant le panonceau où il était écrit : Ann’s House, il se demanda pourquoi il ressentait une telle tension.
Ayané lui ouvrit la porte sans prendre la peine de répondre par l’interphone. Son visage était pâle, et le regard qu’elle lui adressait aussi doux que celui d’une mère pour son fils.
— Vous êtes ponctuel, dit-elle.
— Ah oui ? répondit Kusanagi en regardant sa montre.
Deux heures pile. L’heure pour laquelle il avait annoncé sa visite.
Elle le pria d’entrer en lui ouvrant grande la porte.
Kusanagi n’était pas revenu ici depuis le jour où Hiromi Wakayama avait été convoquée à l’agence de police métropolitaine. Il n’avait pas fait particulièrement attention à l’endroit mais il eut l’impression que quelque chose avait changé. La table et les meubles étaient les mêmes mais tout semblait plus terne.
Il s’assit sur la chaise qu’elle lui offrit et remarqua le demi-sourire qu’elle fit en lui servant du thé.
— C’est vide, n’est-ce pas ? Je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de choses à Hiromi ici.
Kusanagi acquiesça en silence.
Il savait que Hiromi Wakayama avait pris l’initiative de donner sa démission. Cela lui paraissait compréhensible. Une autre femme l’aurait fait sitôt découverte sa liaison avec le mari de celle qui l’employait.
Ayané avait quitté l’hôtel la veille pour s’installer provisoirement ici. Elle ne comptait pas revenir dans la maison. Cela aussi, Kusanagi le comprenait.
Elle posa une tasse de thé devant lui et il la remercia.
— Je suis passée à la maison ce matin, dit Ayané en s’asseyant en face de lui.
— Vous voulez dire chez vous ?
Elle hocha la tête, une main sur sa tasse.
— Oui, pour arroser les plantes. Elles étaient toutes flétries.
Kusanagi eut l’air contrit.
— Je suis confus. J’ai votre clé mais je n’ai pas eu le temps de m’en occuper.
Ayané s’empressa de faire non de la main.
— Vous n’avez pas à vous excuser. Je n’aurais jamais dû me permettre de vous demander une chose pareille. Je suis sincère. N’y pensez plus.
— Cela m’était sorti de la tête. Mais je ne l’oublierai plus.
— Mais non, ce n’est pas la peine. Dorénavant, j’ai l’intention d’y aller tous les jours.
— Vous en êtes sûre ? Je suis désolé de ne pas vous avoir été utile. Dans ce cas, je ferais mieux de vous rendre votre clé.
Ayané inclina la tête, l’air embarrassé, et le regarda dans les yeux.
— La police n’aura plus à faire là-bas ?
— Je ne peux pas le garantir.
— Dans ce cas, je préfère que vous la gardiez. Cela m’évitera d’y aller si vous avez quelque chose à y faire.
— Très bien. J’en ferai bon usage, fit-il en tapotant sa poitrine du côté gauche, là où la clé se trouvait dans la poche intérieure de sa veste.
— Cet arrosoir, ce ne serait pas vous qui…
Kusanagi, qui tenait sa tasse d’une main, porta l’autre à sa tête.
— La boîte de conserve percée dont vous vous serviez n’était pas un mauvais outil, mais un arrosoir me paraît plus efficace… Je n’aurais pas dû ?
Ayané fit non de la tête en souriant.
— Je ne savais pas qu’il en existait d’aussi grand. Il est tellement pratique que je regrette presque de ne pas y avoir pensé. Je vous remercie.
— Me voilà rassuré. J’avais peur que vous ne soyez attachée à votre boîte de conserve.
— Pas du tout ! Vous vous en êtes débarrassé, n’est-ce pas ?
— Oui… Je n’aurais pas dû ?
— Bien au contraire. Je vous en remercie.
Elle baissa la tête en souriant pour exprimer sa reconnaissance, et le téléphone posé sur l’étagère se mit à sonner. Elle se leva pour y répondre en lui demandant de l’excuser.
— Oui, c’est bien Ann’s House… Bonjour madame Ota… Ah bon ?… Très bien… Ah, je comprends…
Son expression resta la même mais Kusanagi remarqua que son sourire était à présent presque tendu. Elle raccrocha, le visage défait.
— Toutes mes excuses, dit-elle en se rasseyant.
— Vous avez eu de mauvaises nouvelles ? demanda-t-il.
Le regard d’Ayané était triste.
— C’était une élève du cours de patchwork. Elle m’appelait pour me dire qu’elle ne pouvait plus continuer. Elle fréquentait l’atelier depuis trois ans.
— Vraiment ? Les femmes au foyer ne sont pas toujours libres de faire comme elles l’entendent, j’imagine.
Le visage de son interlocutrice se détendit.
— C’est le cinquième appel de ce genre depuis hier.
— Vous croyez que c’est lié à ce qui s’est passé ?
— Probablement, et sans doute plus encore au départ de Hiromi. Depuis un an, c’est elle qui donnait les cours, et mes élèves sont devenues les siennes.
— Vous voulez dire que le départ du maître entraîne celui des disciples ?
— Je n’irais pas jusque-là, mais les élèves ont dû sentir que quelque chose n’était plus comme avant. Les femmes sont sensibles à ce genre de changements.
— Hum…
Kusanagi choisit une réaction ambiguë, car il n’était pas sûr de comprendre ce dont elle parlait. Les élèves qui fréquentaient l’atelier de patchwork le faisaient pour acquérir la technique d’Ayané Mita, non ? Elles auraient dû se réjouir d’apprendre qu’elle allait à nouveau assurer les cours.
Kaoru Utsumi aurait peut-être mieux compris que moi, se dit-il.
— Je crains que la tendance ne continue, comme une réaction en chaîne. Peut-être ferais-je mieux de m’accorder un congé. Elle se prit le menton dans la main puis se redressa soudain. Excusez-moi. Cela ne vous concerne pas.
Elle le regarda, et Kusanagi baissa les yeux malgré lui.
— Je comprends que la situation vous pèse. Sachez que nous faisons tout pour élucider cette affaire. Vous devriez vous reposer quelque temps.
— Oui. Je pourrais faire un petit voyage.
— Excellente idée !