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Je lui aurais donné rendez-vous à dix-neuf heures du côté de l’Odéon, dans un de ces cafés qui aujourd’hui n’existent plus, au Condé par exemple. Je serais arrivé, comme toujours, avec un retard de dix minutes (je suis d’une inflexible ponctualité dans mes retards). Je l’aurais attendu. Et puis j’aurais fini par le voir apparaître, discrètement, en poncho mexicain, invoquant je ne sais quoi pour justifier son propre retard, raseur l’ayant reconnu dans la rue ou groupie retrouvée sur son paillasson, offerte, à demi nue, et il m’aurait donné une poignée de main virile suivie d’une tape amicale dans le dos, puis il aurait choisi une table au fond de la petite salle, loin des habitués, et puis non, finalement, allons plutôt en terrasse. Alors il aurait jeté un œil sur la carte, apostrophé le garçon, lui aurait dit dites-moi, mon brave, l’addition est salée, ici, les plats c’est de l’érotisme mais les prix, de la pornographie ! Et puis il m’aurait dit comment vas-tu, mon vieux, ça fait quoi, cinq ans, six ans qu’on ne s’est pas vus ? Sept ! Après la sortie des Racines ? Mon Dieu que le temps passe… Si tu veux mon avis, ce salaud, c’est du côté des voleurs qu’il faudrait le chercher.

Je n’aurais rien dit. Il aurait continué de parler.

C’était l’époque où Kléber Haedens m’avait bien cherché, tu te rappelles, dis, tu te rappelles les horreurs qu’il écrivait ? « Nous avons le regret, mais aussi le devoir de le dire, Romain Gary ne sait pas le français, et si le héros des Racines du ciel fonde un comité pour la défense des éléphants, nous pensons qu’il est dès maintenant nécessaire de fonder un comité de défense de la langue française contre Romain Gary. » Je t’en foutrais, des comités de défense de la langue française contre moi-même ! On ne peut pas lâcher un troupeau d’éléphants à travers l’Afrique, évoquer la sueur, la brousse, la forêt vierge, les aventuriers, et raconter tout ça dans le langage de la princesse de Clèves et de la duchesse de Guermantes ! Ils ne comprennent pas que je plonge mes racines littéraires dans mon métissage ? Que je tire ma substance nourricière de mon bâtardisme dans l’espoir de parvenir à du nouveau, de l’original ? Que je voulais écrire un livre dur, brutal, réaliste, quelque chose qui ait beaucoup de force ? Et que si j’avais léché le style, le livre serait devenu froid comme une allégorie, une œuvre formelle, dans le genre de Poe, d’Alain-Fournier, de Julien Gracq ? Je cherchais la puissance, nom de Dieu ! Mais de là à dire que je ne sais pas le français ! Si le Goncourt ne suffit pas, j’ai obtenu pendant sept ans le premier prix de français au lycée de Nice. Qu’ont-ils à dire contre ça, Kléber Haedens et consorts ? Je vais te dire, au fond, ce qui les emmerde, ce qui les emmerde au plus profond, ces salauds de critiques… Ce qui les emmerde, puisque j’ai décidé d’être vulgaire, c’est qu’un bâtard ait eu le Goncourt au nez et à la barbe de bons Français. Car non, je n’ai pas une goutte de sang français. Mais c’est la France, mon vieux, c’est la France elle-même qui coule dans mes veines.

Et en tant que représentant de la France, ce que je préconise, ce que j’appelle de mes vœux, c’est le roman total, rien de moins. Mais voilà, par les temps qui courent, il vaut mieux faire dans le roman totalitaire, celui qui domine l’histoire de la fiction en Occident depuis Kafka. Totalitaire ? L’opposé du total : soumission au lieu de maîtrise. Kafka, Céline, Camus, Sartre enferment l’homme et le roman dans une seule situation, une seule vision exclusive. Ils nous clouent dans la fixité absolue et donc autoritaire, irrémédiable, de leur définition sans appel, dans une condition sans sortie : Kafka dans l’angoisse de l’incompréhension, Céline dans la merde, Camus dans l’absurde, Sartre dans le néant… Il y a bien pire, tu me diras, que le roman totalitaire : le roman sans chair et sans viscères, celui qu’on appelle avec pompe nouveau roman… On voit à quoi ça mène : on commence par exclure le personnage dans le roman, et on finit par massacrer six millions de Juifs. Comment ça, j’exagère ?

Pour l’heure, je me cantonne au bon vieux roman. Total, donc. Après les Racines, j’ai publié une satire contre l’ONU, mais pas sous mon nom, non, sous celui, tiens-toi bien, de Fosco Sinibaldi. Pas mal, n’est-ce pas ? Enfin, je parle du pseudonyme… Parce que le livre n’a pas du tout marché. Finis, les pseudos, on ne m’y reprendra plus. Puis je me suis mis à écrire Lady L., directement en anglais, un triomphe aux États-Unis ! Il vient de paraître en France, et figure-toi que de Gaulle a aimé. C’est très inspiré de Lesley, ma femme, mon ex-femme, car tu sais sans doute que nous avons divorcé. Eh oui, que veux-tu, elle m’étouffait. On ne se comprenait plus. Il faut dire qu’on parlait la même langue. La barrière du langage, c’est quand deux personnes parlent la même langue. Plus moyen de se comprendre. Il faut dire aussi qu’on était mariés depuis dix-sept ans, et en dix-sept ans, le vase se remplit petit à petit. La vérité, c’est qu’il y a une quantité incroyable de gouttes qui ne le font pas déborder, et puis un jour, qu’on le veuille ou non, il déborde, et là c’est fini, kaputt, on peut tirer un trait sur l’amour – même si je ne comprends toujours pas qu’un amour puisse finir : ça jette le discrédit sur toute l’institution.

Je passe du coq à l’âne, mais sais-tu que la Promesse va être adaptée au cinéma ? Piekielny ? Bien sûr qu’il a existé ! Une barbiche, oui. Roussie par le tabac. Une redingote ? Possible, oui. Tout cela est si loin. Du violon ? En tout cas je ne l’ai jamais entendu. Au Mexique, oui, fin 58. Pendant nos dernières vacances avec Lesley. Chambre 184, en effet, mais dis-moi, tu es bien informé !

Oh, regarde ce chien ! Le seul endroit au monde où l’on peut encore rencontrer un homme digne de ce nom, c’est le regard d’un chien. Les Kennedy aussi ont un chien. Il s’appelle Pushinka. Comment je le sais ? On a été reçus à la Maison-Blanche, il y a deux mois. Un grand homme, ce Kennedy ! De la trempe du Général. Un de ces hommes providentiels auxquels il ne peut rien arriver. Jean était ravie de rencontrer Jackie.

Un ange blond. Jean, pas Jackie. Oui, elle était déjà mariée quand je l’ai rencontrée. Un jeune Français, avocat et noceur, qui tenait absolument à rencontrer le consul. Il est venu flanqué de sa femme, il est reparti sans, et voilà comment Jean Seberg est entrée dans ma vie. Un cœur pur. Du Midwest, oui. Marshalltown, Iowa. Le trou du cul des États-Unis d’Amérique, comme tu dis. Plus paumé, on fait pas – hormis peut-être Wilno. Non, je n’y suis jamais retourné.

Ah, tu l’as vue dans Preminger ? Et aussi dans Godard ? Mais dis-moi, tu passes ta vie au cinéma ! Une coupe à la garçonne, un grand front, une ravissante petite fossette à la joue gauche. Si elle est grande ? Haute comme trois pommes. Si c’est une vraie blonde ? Comme les blés. Non, elle ne s’offusque pas des expressions toutes faites. Son accent ? À croquer. Parfois, elle me dit : Je vous wegade jousqu’à ce que vous ne me wegadiez plou. Mais moi, je pourrais la regarder pendant des heures, la petite. Elle aime Brando, James Dean, la justice, l’égalité, les vieux écrivains français… Je sais bien. Vingt-cinq ans de moins, mais dans ses bras je redeviens Romouchka. Et Dieu sait que j’y suis, dans ses bras. Elle est insatiable. Si je baise ? Je n’ai jamais autant baisé de ma vie ! Je baise, mon vieux, je baise tant que je ne trouve plus le temps d’écrire. Je ne devrais pas me plaindre : arrive un moment, dans la vie, où on finit par vous annoncer, comme ces pancartes aux sorties des stations de métro : au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable.

On est faits du même bois, elle et moi. Deux désespoirs qui se rencontrent, ça fait un espoir, non ? Je l’aime, tu sais. C’est fou comme je l’aime. Et quelqu’un à aimer, par les temps qui courent, c’est de première nécessité. Elle est comme toutes les femmes, bien sûr, un peu envahissante. Mais surtout lorsqu’elle n’est pas là. Il faudrait que tu la voies, le matin, à l’aube, émerger des draps et des oreillers comme d’une bataille de cygnes. À ces moments-là je suis le plus heureux des hommes. Il ne faut pas avoir peur du bonheur, tu sais, c’est seulement un bon moment à passer.