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— Et que suis-je aujourd’hui, s’il vous plaît ?

— Je ne sais pas ! Probablement une noble dame, car cet équipage va trop bien avec votre toilette pour qu’il ne soit pas à vous mais je ne vous ai jamais vue à la Cour. Vous n’en demeurez pas moins, à mes yeux, la plus jolie femme de toutes les Espagnes !

Le sourire s’accentua.

— Une femme qui ne sait pas apprécier un compliment un peu brutal n’est qu’une sotte ou une hypocrite. Mais… pourquoi donc disiez-vous que vous n’espériez plus me revoir ?

— Parce que je pars, Madame, je quitte l’Espagne sans espoir d’y revenir jamais…

Les beaux sourcils noirs se relevèrent délicatement au-dessus des grands yeux sombres.

— Vous quittez l’Espagne ?… alors même que votre faveur est, à ce que l’on prétend, sur le point d’atteindre les sommets ? Comme c’est étrange !

— Les sommets sont pleins d’embûches. Et il est des faveurs redoutables. Je dois rentrer en France, Madame. Et le plus tôt sera le mieux. Vous n’imaginez pas les regrets que j’en ai…

Mais elle ne l’écoutait plus. Depuis un instant, son regard s’était détaché de lui et se fixait avec une attention inquiète sur un point du paysage. Étonné, Gilles suivit la direction de ce regard et vit deux cavaliers, lancés comme des boulets de canon, qui dévalaient la pente pierreuse menant au pont suivie par lui quelques instants plus tôt. Et il n’était pas besoin de regarder ces cavaliers pour reconnaître des alguazils.

Ils franchirent le pont en trombe, atterrirent non loin de l’auberge devant un gros arbre mort. L’un d’eux tira des fontes de sa selle un rouleau de papier qu’il entreprit de dérouler. La main gantée de la jeune femme vint se poser nerveusement sur celle de Gilles.

— Rentrez dans l’auberge ! ordonna-t-elle. Elle est vide pour le moment.

— C’est exactement ce que j’avais l’intention de faire car j’ai grand faim mais…

— Pas de discours, chevalier ! Faites ce que je vous dis ! Si vous avez faim, dites à Pedro, l’aubergiste, de vous servir quelque chose. Il a un jambon acceptable. Mais ne sortez sous aucun prétexte ! Allons, faites vite… Emmenez votre valet, bien sûr. Et attendez-moi !

Sans plus discuter, Gilles obéit et plongea dans les semi-ténèbres de l’intérieur. Il avait eu le temps d’entendre l’un des alguazils rassembler les gens épars sur l’aire de la halte à l’aide d’un petit tambour cependant que l’autre, visiblement, s’apprêtait à lire son papier.

À l’intérieur, il était impossible d’entendre quoi que ce soit. Dans un coin de la salle enfumée, une vieille, accroupie dans les cendres de l’âtre, récurait des chaudrons avec un bruit de tambour cependant que, dans un autre coin, un jeune garçon coupait du petit bois pour le feu. Un homme de mauvaise mine, vêtu de toile sale, un grand couteau barrant la ceinture de laine rouge drapée autour de ses reins, sortit presque sous les pieds de Gilles, venant d’une caverne qui devait être la cave.

— Que voulez-vous, hombre ? fit-il rudement.

— Manger ! Boire !…

— Je n’ai rien. Passez votre chemin…

La réputation des auberges espagnoles n’était plus à faire pour Tournemine. Il savait depuis longtemps que si l’on voulait y trouver quelque confort il fallait l’apporter soi-même. Pourtant, il était en général possible de s’y procurer du pain, des oignons, parfois des tomates avec lesquels on vous confectionnait une salade, assaisonnée d’ailleurs avec l’huile qui servait à l’éclairage.

— Pas très accueillant pour un aubergiste, commenta Gilles en tripotant la garde de son épée. La dame qui sort d’ici m’a pourtant parlé d’un jambon…

— La dame… oh ! alors, prenez place, señor ! On va vous servir dans l’instant.

Devenu soudainement toute grâce et toute obséquiosité, il s’empressait, torchonnait une table branlante, y faisait apparaître comme par magie un gros jambon à peine entamé, des galettes de pain point trop dures, la traditionnelle salade de tomates et oignons à l’huile de lampe et un pichet de vin qui ne sentait pas trop le vinaigre. Mais Gilles avait trop faim pour s’interroger longtemps sur l’étrange transformation de son hôte. Il s’attabla en face de Pongo et se mit en devoir de réparer ses forces.

Au bout d’un court instant d’ailleurs, la belle inconnue reparut, si visiblement soucieuse que Gilles, reposant son gobelet, se leva. Chassant l’aubergiste d’un geste vif de ses doigts gantés, la dame rejoignit le jeune homme.

— Achevez rapidement votre repas, chevalier : je vous emmène. Aussi bien, je n’ai plus rien à faire à Aranjuez.

— Vous m’emmenez ? Pardonnez-moi, Madame, mais je ne comprends pas !

— Nous n’avons guère le temps pour les longues explications et vous aurez tout le temps, à Madrid, pour me raconter votre aventure. Sachez seulement ceci : vous êtes recherché. Votre tête est mise à prix et les alguazils que vous avez vus arriver vont le crier tout au long des routes d’Espagne.

— Mais enfin c’est impossible. Comment me rechercherait-on ? On m’a jeté dans le Tage par ordre et sous les yeux du Roi ! Tout le monde me croit mort !

— « Ordre à quiconque rencontrera le Français nommé Gilles de Tournemine de La Hunaudaye, lieutenant aux Gardes du Corps de Sa Majesté Très Catholique le roi Charles III, en fuite après avoir été condamné à mort par la justice de Sa Majesté, de l’appréhender et de le remettre aux autorités compétentes », récita la jeune femme qui ajouta : Suivent une assez bonne description de votre personne, de votre serviteur et la somme qui sera payée pour votre capture : 5 000 réaux. Il est probable que votre sauvetage a dû avoir un témoin. Le palais est truffé d’espions… Alors, acceptez-vous de me suivre ? J’ajoute qu’à cette minute, mes gens sont en train de couvrir vos chevaux de tapis de selle à mes armes et que deux de mes serviteurs vont venir changer de vêtements avec vous afin de vous permettre de gagner Madrid sans encombre. Dans mon palais vous serez en sûreté… Venez-vous ?

Gilles dévisagea un instant la jeune femme. À la fois impérieuse et suppliante, elle dégageait un charme étrange auquel il était certainement difficile de résister. Le jeune homme essaya cependant :

— Nous ne nous connaissons pas, dit-il. Pourtant vous voilà prête à bouleverser tous vos plans pour me venir en aide… Ce n’est pas normal. Vous alliez à Aranjuez, m’avez-vous dit ? Alors il faut y aller !

— Non ! Je vous ai dit aussi que je n’avais plus rien à y faire. Si vous tenez à le savoir, c’est pour vous que j’y allais, pour vous mettre en garde. Les bruits qui courent sur la Plaza Mayor m’ont fait comprendre que, si vous n’étiez pas encore en danger, cela ne tarderait guère. Je n’avais pas envie d’apprendre votre mort et je n’en ai toujours pas envie !

— Cela me touche profondément. Mais je n’ai pas le droit, Madame, de vous faire courir à vous un aussi grave danger. Je ne vous suis rien et vous n’avez aucune raison de risquer quoi que ce soit…

La jeune femme se mit à rire, un rire très doux, bas et musical tout à la fois tandis qu’elle s’approchait de Gilles presque à le toucher.

— Des raisons j’en ai mille, fit-elle en levant la tête vers lui si hardiment qu’il crut un instant qu’elle lui offrait ses lèvres. La meilleure de toutes est que je hais Maria-Luisa autant que je la méprise. C’est une folle, une malade et un monstre d’égoïsme ! J’adore lui jouer des tours ! Quant aux risques que je cours, ils sont minimes, chevalier, pour ne pas dire inexistants. Ne vous montez donc pas la tête ! Je ne suis pas amoureuse de vous. Mais vous me plaisez comme me plaît tout ce qui est beau ! Voilà tout !…