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— Je vous remercie. Mais j’ai peine à croire que vous ne risquiez rien…

— Absolument rien ! Je suis même, en Espagne, la seule femme qui puisse se permettre de narguer impunément le Roi et toute sa cour. Quiconque se trouve chez moi est à l’abri car ni Charles III, ni ses ministres, ni même la Très Sainte Inquisition n’oseraient y porter la main parce que, dans toute les Espagnes, il n’est pas de plus grande dame que moi.

— Vraiment ? En ce cas, vous êtes…

— J’avais espéré que vous me reconnaîtriez au moins à ma réputation détestable et aux nombreux portraits, plus ou moins faux, que l’on fait de moi ! Oui, chevalier, je suis la duchesse d’Albe. Acceptez-vous, à présent, de porter un moment ma livrée ? Au moins pour entrer dans Madrid ?

Pour toute réponse, Gilles s’inclina profondément, la main sur le cœur dans le meilleur style castillan…

— Ordonnez, Madame, j’obéirai.

CHAPITRE III

TRAQUÉ !

Ainsi, c’était elle ! Maria-Pilar-Cayetana de Silva Alvarez de Toledo, treizième duchesse d’Albe, titulaire de huit couronnes ducales, de quinze marquisats, de vingt comtés et de quelques autres titres ! La plus grande dame de toutes les Espagnes à coup sûr, ainsi qu’elle l’avait si hautement annoncé, sans d’ailleurs y mettre la moindre morgue : ce n’était pour elle qu’une très naturelle vérité !

La plus grande mais aussi la plus fantasque, la plus étrange. Les échos de la Cour et de la Ville retentissaient journellement du bruit de ses caprices et des péripéties de la lutte incessante qu’elle menait contre les deux autres femmes les plus en vue de la haute société : la princesse des Asturies et la duchesse de Benavente.

Encore, avec la première, le combat se situait-il sur un plan plutôt abstrait. Enfermée dans ses châteaux royaux sous la garde sourcilleuse de son beau-père, Maria-Luisa ne participait guère à la vie madrilène. Avec elle, Cayetana d’Albe s’en tirait avec des coups d’épingle et des insolences vestimentaires les jours de « baisemain » où elle se rendait, en général, vêtue d’une petite toilette du matin laissant porter par les gens de sa suite ses fabuleux bijoux.

Lesdits bijoux étaient d’ailleurs le seul terrain sur lequel les deux femmes s’affrontassent ouvertement. Toutes deux, en effet, nourrissaient la même passion pour les belles pierres ; une passion que les joailliers s’entendaient parfaitement à exploiter encore qu’elle leur posât parfois quelques problèmes de diplomatie car, si la duchesse était plus riche que la princesse, il pouvait être imprudent de lui donner toujours, et d’emblée, la préférence.

Avec Doña Josefa, duchesse de Benavente et d’Ossuna, les choses en allaient tout autrement : on se disputait à visage découvert l’influence suprême sur la société espagnole.

De dix ans plus âgée que Cayetana, Doña Josefa s’était vu souffler par elle son titre de reine de la mode. En outre, affligées toutes deux de la même manie bâtisseuse, dès que l’une construisait un palais, l’autre s’empressait d’en faire autant, en plus fastueux, et dans ce but elles se partageaient les artistes.

Fort amies en apparence, ennemies jurées en profondeur, elles ne pouvaient s’accorder en rien sinon sur leur commune antipathie pour la princesse des Asturies qui semblait avoir le curieux privilège de déplaire à toutes les femmes…

Caracolant sous un habit de piqueur à la portière de la duchesse d’Albe, Gilles jetait de temps en temps un coup d’œil au charmant profil qu’il découvrait à travers les glaces des portières. Cayetana était plus belle encore que dans son souvenir. Le faste déployé autour d’elle lui convenait et magnifiait encore sa grâce impérieuse. Pourtant, il se sentait déçu. Il regrettait un peu la « maja » provocante, ses regards lourds de promesses et sa sensualité à fleur de peau. Celle-là était plus simple, plus directe et l’amour, avec elle, devait être une aventure tonique, mais sans conséquence. Celle-ci était une trop grande dame. Elle occupait un sommet qu’il était difficile d’oublier même si elle se plaisait parfois à l’abandonner pour les couches d’air moins pur et moins raréfié.

Goya, qui entretenait d’excellentes relations avec la duchesse de Benavente dont il avait déjà fait un fort beau portrait, disait sur sa jeune rivale des choses qu’il voulait définitives mais qu’inspirait, peut-être, un dépit caché de n’avoir pas encore été appelé au palais d’Albe pour y fixer sur la toile l’attirant visage de Doña Cayetana, comme cela eût été normal après l’achèvement du portrait de Josefa. Il y avait là une anomalie si l’on considérait l’ardeur que mettait la première à enlever ses amis à la seconde. Une anomalie que le peintre n’était pas loin de considérer comme une offense à son talent.

— Elle semble prendre un vif plaisir à susciter le scandale, disait Paco. Elle aurait plutôt tendance à en rajouter à la liste des nombreux amants qu’on lui prête. Les femmes la détestent et elle, loin de s’en désoler, se complaît dans cette hargne quasi universelle comme si rien ne pouvait l’atteindre là où elle respire… Son charme est celui d’une sorcière !…

Pourtant, ledit charme était à cette minute presque sans pouvoir sur Tournemine. Son aventure avec Maria-Luisa lui avait ôté toute envie de servir à nouveau de distraction à une grande dame, si belle fût-elle. Il n’aimait pas que l’on disposât de lui, même pour lui sauver la vie et s’il avait désiré la belle maja, Dieu sait avec quelle ardeur, il n’était aucunement disposé à devenir l’amant de l’impérieuse Cayetana.

Madrid s’ouvrit comme la mer sous l’étrave d’un bateau devant les chevaux écumants de la duchesse d’Albe. C’était l’heure des vêpres. En dépit de la chaleur encore forte, la ville était animée. Toute une population occupait les petites rues mal tracées, bossuées de pavés inégaux et cabriolant de colline en colline entre les blancs cubes hermétiques des maisons basses aux étroites ouvertures défendues de barreaux, aux épaisses portes de bois sombre. De loin en loin la masse encore féodale d’un vieux palais s’adoucissait à la verdure brillante d’un jardin. Les murs patinés par le temps s’enlevaient avec la vigueur d’un dessin à la plume sur la blancheur sans cesse renouvelée des demeures paysannes.

Le carrosse traça son chemin sans ralentir un instant son allure, semant la terreur parmi le peuple des poules, des oies, des chiens et des chats qui encombraient la chaussée presque autant que les passants, et gagna les quartiers plus aérés de l’est. Il franchit une grille, monta une rampe aboutissant à une fière façade de pierres neuves puis s’arrêta devant une immense porte qui s’ouvrit, comme par magie, découvrant la silhouette sombre d’un majordome, une armée de laquais et les courbes nobles d’un grand escalier. Mais déjà la duchesse avait elle-même ouvert la portière et, sautant à terre, s’élançait vers l’escalier, non sans avoir, d’un geste, ordonné à Gilles de la suivre.

Il eut à peine le temps de jeter la bride de son cheval à Pongo qui le suivait. Elle était déjà à mi-chemin de l’escalier après avoir, au passage, lancé un ordre à son majordome qui s’inclina et chassé d’un geste désinvolte l’escouade de caméristes qui s’empressait vers elle.

Rapide et légère, elle s’engouffra dans une longue galerie où d’admirables tableaux flamands alternaient avec des tapisseries françaises. Une porte s’ouvrit sous sa main découvrant une petite pièce toute en rocaille d’or et soie vert d’eau où le soleil, filtré par les jalousies baissées, mettait les ombres glauques d’une grotte marine.

Arrivée là, Cayetana ôta les épingles qui retenaient son chapeau, secoua la masse bouclée de ses cheveux qui doubla de volume, alla remplir deux verres à un cabaret d’écaille blonde posé sur une console, en offrit un à son hôte et se laissant finalement tomber sur un délicat fauteuil crapaud qui protesta :