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— Vous voilà en sûreté, chevalier, soupira-t-elle. Causons, maintenant, tandis que l’on vous prépare un appartement. Et d’abord, asseyez-vous ! Ou vous êtes trop grand ou la pièce est trop petite, mais vous l’emplissez.

Gilles commença par vider son verre. La route lui avait paru interminable. Il avait soif et ce vin d’Alicante était excellent. Puis, sans autre préambule :

— Est-il bien nécessaire de préparer un appartement ? Vous m’avez permis, Excellence, d’entrer dans Madrid sans tomber aux mains des alguazils et je vous en suis profondément reconnaissant… Mais je n’ai pas l’intention de vous encombrer longtemps…

— Où voulez-vous donc aller ? Ne vous ai-je pas dit que dans ma maison vous n’auriez plus rien à craindre ?

— Je n’en doute pas un seul instant. Mais je suis soldat, Madame, et la vie d’un soldat n’est pas de celles qu’il faille protéger de la crainte. Puisque, à présent, on me recherche je désire rentrer immédiatement en France, d’où je ne suis qu’en congé, pour y reprendre mon service.

— Qu’êtes-vous en France ?

— Lieutenant aux Dragons de la Reine. J’aurais dû y rester car, en vérité, rien ne vaut le service du roi légitime.

— Si vous le pensez, pourquoi être venu ici ? Que veniez-vous chercher en Espagne ?

Gilles se mit à rire :

— Ma réponse va sans doute me perdre de réputation à vos yeux, Madame la Duchesse : je cherchais de l’or.

Ainsi qu’il l’avait prédit, un dédain léger, poli, incurva les lèvres de Cayetana.

— De l’or ? Pour quoi faire ?

La naïveté de la question amusa Gilles. Depuis des siècles les trésors de Flandres, d’Espagne et des Amériques se déversaient dans le coffre des ducs d’Albe et leur descendante, trop habituée au « vil métal », ne voyait pas bien, en effet, pourquoi d’autres pouvaient le rechercher. L’appétit d’un affamé provoque toujours la nausée d’un homme en proie à l’indigestion.

— Pour racheter le château de mes ancêtres et mes terres pour lesquels on me demande une très forte somme.

— Voyons la somme ?

— 500 000 livres. C’est énorme !

— C’est bien peu de chose ! Mais j’imagine que votre royale maîtresse a dû se faire un plaisir de vous offrir cette… misère si j’en juge votre hâte à regagner la France ? Il n’y a en effet…

Elle n’acheva pas. Le jeune homme était déjà debout. Son regard avait pris la dureté et le reflet de l’acier.

Il s’inclina froidement.

— Je suis à vos pieds, Madame la Duchesse… mais laissez-moi vous dire ceci : quand une femme, fût-elle reine, accorde ses faveurs à un gentilhomme, ce gentilhomme… fût-il pauvre comme Job, se perdrait d’honneur en laissant deviner ses soucis financiers.

— Pourtant… vous me les contez bien, à moi !

— Vous m’avez interrogé, je vous ai répondu. Et je ne crois pas avoir eu l’honneur d’être votre amant !

L’insolence du ton ne parut pas déplaire à Cayetana. Elle sourit tout en fermant à demi ses paupières pour laisser filtrer son regard à travers ses cils avec un art éprouvé.

— Pourquoi ne le seriez-vous pas ? lança-t-elle avec hardiesse. Ne vous ai-je pas dit que vous me plaisiez ?

— En effet, mais je n’ai pas eu l’impudence de vous prendre au mot. Et puis cela ne suffit pas.

— À moi cela suffit. Ai-je perdu la mémoire ou bien ne m’avez-vous pas dit, il n’y a pas si longtemps : « Où tu voudras, quand tu voudras !… »

Gilles s’inclina avec un respect si outré qu’il devenait insolent.

— Je l’ai dit, en effet… mais pas à vous, pas à la duchesse d’Albe. Je l’ai dit à une autre, à une inconnue, à la reine de ces manolas qui font des rues de Madrid un champ de fleurs sauvages. Sa beauté hardie m’a attiré, je l’avoue. Elle était simple, libre, joyeuse… et je sais maintenant qu’elle n’était qu’un rêve !

Il saluait, tournait les talons, se dirigeant vers la porte. Le pied de Cayetana frappa furieusement le miroir du parquet.

— Où allez-vous à la fin ? Êtes-vous fou ?

— Nullement. J’ai déjà eu l’honneur de vous le dire : je rentre en France et, pour l’instant présent, je vais demander l’asile de deux ou trois jours à un ami sûr.

— Vous ne voulez pas rester ici ?

Sa voix, tout à coup, devenait douce, fragile, comme celle d’une petite fille à qui l’on va prendre son jouet préféré.

— Non. Je vous remercie. Je craindrais trop de jouer, dans ce palais, un rôle déplaisant. Vous êtes mariée, je crois, Madame la Duchesse, et le duc d’Albe…

— Il n’y a pas de duc d’Albe ! Mon époux ne porte le titre que parce qu’il est mon époux. Vous pourriez l’oublier, comme vous aviez oublié le prince des Asturies. Ce pauvre imbécile de Carlos n’a guère plus d’importance auprès de sa femme que le marquis de Villafranca, mon époux, n’en a auprès de moi.

— Ce n’est pas une raison pour l’offenser sous son toit. Et je sais que, vivant auprès de vous, je ne pourrais me défendre de pensées qui lui seraient une offense continuelle. Adieu, Madame la Duchesse. Vous m’avez sauvé et, à cause de cela, ma vie vous appartient. Vous pouvez en disposer à votre gré…

— Mais je ne peux pas disposer de vos nuits ? fit-elle avec un demi-sourire.

— C’est à peu près cela… Ah ! J’allais oublier !

Rapidement, il ôta la livrée de piqueur qu’on lui avait fait endosser à l’auberge, la jeta sur un siège.

— Voulez-vous être assez bonne pour me faire rendre mon habit, mon serviteur et nos chevaux ?

— Vous êtes fou, vous êtes fou ! vous dis-je. On vous cherchera dans Madrid plus activement que n’importe où ailleurs. Et dans cet équipage vous êtes aussi reconnaissable que l’Escorial au milieu de la Sierra. Jusqu’à ce Peau-Rouge qui vous sert et qui est connu comme le loup blanc à Madrid. Et d’abord où prétendez-vous aller ? Qui est cet ami sûr ?

— Un peintre de la Cour : Don Francisco de Goya y Lucientes. Il possède un atelier… secret dans le quartier du Rastro, un atelier que sa femme ignore et où il s’enferme pour peindre… à sa manière.

Un éclat de colère monta aux joues de la jeune femme :

— Goya ! L’ami, le peintre favori de la Benavente… Et c’est chez lui que vous prétendez aller ?

— Mais oui. Il est mon ami, Madame. C’est un homme droit, loyal, courageux. Je sais que vous ne l’aimez pas. Pourtant, vous devriez essayer de vous l’attacher car c’est un grand artiste, le plus grand peintre que l’Espagne ait produit depuis bien longtemps.

— Ses œuvres ne me sont pas apparues si éblouissantes, fit Cayetana avec une moue légère. Mais c’est en effet un homme courageux et… un bon matador. Je l’ai vu combattre une fois et j’ai trouvé qu’il y avait une ressemblance entre lui et le taureau. Eh bien, soit, allez chez lui si vous y tenez, mais un bon conseil : reprenez votre livrée et laissez sur votre cheval le tapis de selle à mes armes. Cela vous protégera un peu. Demain je vous enverrai votre serviteur et l’autre cheval sous un déguisement. Ce sera plus prudent. Au revoir, chevalier…

Il revint vers elle, mit un genou en terre pour baiser la main qu’elle lui offrait.

— Adieu, Excellence. J’emporterai le souvenir de votre bonté… et un immense regret que les choses ne soient point autres que ce qu’elles sont !

D’un geste charmant, elle porta à sa joue la main qu’il venait de baiser.

— J’ai dit « au revoir », chevalier… pas adieu ! Nous nous reverrons.