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Quant à la Très Sainte Inquisition, elle eût vraisemblablement envoyé sans hésiter l’audacieux artiste au fond de son plus sombre cul de-basse-fosse à l’instant même où, sur la Plaza Mayor, elle faisait un feu de joie de ses peintures.

De la toile, Gilles revint à son ami qu’il regarda avec curiosité.

— Qu’y a-t-il au juste au fond de ton cœur, Paco ?

Le peintre lui offrit le plus enfantin, le plus désarmant de ses sourires avant d’en envoyer le reflet sur la fille.

— Beaucoup d’amitié pour mes semblables… et plus encore pour toi, hombre… Rhabille-toi, Micaela. C’est fini pour aujourd’hui et je dois maintenant causer avec mon ami.

Le modèle dûment réintégré dans sa robe et dans son personnage de servante sans éclat, les deux hommes s’installèrent bientôt autour du petit repas qu’elle leur apporta.

Lorsque Gilles eut fini de se restaurer et de conter son histoire, Goya alla chercher dans un coin un grand pot de faïence rouge et noir contenant de longs cigares qu’il offrit à son ami.

— En tant qu’homme, tu as eu raison de river son clou à Cayetana d’Albe, dit-il. Mais en tant que fugitif tu as eu tort. Elle avait sans doute le moyen de te faire quitter le pays sans dommage. Comment espères-tu t’en tirer à présent ?

— Peut-être avec l’aide de François Cabarrus, le banquier. Il possède des entrepôts, des navires, de nombreuses relations avec la Chancellerie. Un faux passeport ne devrait pas être très difficile à obtenir pour lui. Avec cela, un bon déguisement et l’aide de Dieu, je me fais fort de quitter l’Espagne sans trop de peine. Ce n’est certainement pas plus difficile qu’échapper à une tribu indienne dans une forêt.

— Seulement le señor Cabarrus habite Carabanchel et pour y aller il faut franchir les portes et, comme elles sont en général bien gardées, je ne vois pas comment tu pourrais faire. Par contre, moi, je peux y aller sans difficulté.

— Tu ferais cela pour moi ?

Goya haussa les épaules.

— Croirait-on pas qu’il s’agit d’un exploit ? Une simple promenade jusqu’à Carabanchel. Personne ne me soupçonne, moi… Au fait, ton ami le Gascon sait-il ce qui t’arrive ?

— Non. Aller chez lui c’était risquer de me faire prendre. On m’y cherchera tout naturellement. Pourtant, j’aurais bien aimé lui demander un peu d’argent : je n’ai pas un maravédis.

— J’y passerai aussi, ne t’inquiète pas…

— Mais, Paco, ton travail ?

Le peintre ne l’écoutait pas. Il était déjà en train de faire passer par-dessus sa tête sa blouse bariolée de peinture. Quand son crâne hirsute émergea des plis neigeux d’une chemise fraîchement repassée, il déclara paisiblement :

— Mon travail peut attendre. Micaela aussi ! En mon absence elle aura suffisamment à faire avec sa vaisselle en retard et la garde d’une maison que tu peux considérer comme la tienne. Bois, mange, dors ! Tu es chez toi… Tu auras sans doute besoin de tes forces avant peu.

Goya revint à la nuit close. La porte, en se refermant, réveilla Gilles qui s’était endormi sur le divan et se redressa en sursaut. À la lumière jaune du chandelier qu’il tenait, le visage de Goya apparut creusé de plis soucieux, plus tourmenté que jamais.

— Alors ? demanda Gilles.

Le peintre haussa les épaules, rejetant le grand manteau noir et le sombrero dont il s’était recouvert. La chaleur était tombée avec le jour et, au-dehors, la nuit balayée par le vent de la sierra était froide.

— J’ai couru partout sans parvenir à trouver ton ami, dit-il enfin. Je l’ai cherché dans les tavernes, les maisons de jeu et jusque chez la Benavente où on l’a vu beaucoup ces derniers temps. Chez lui il n’y avait personne mais sa logeuse, en revenant du salut, m’a appris que les Dragons de Numancia étaient partis hier soir pour Salamanque où les étudiants s’agitent.

Gilles fit la grimace.

— On dirait que mes chances s’amenuisent…

— Plus encore que tu ne l’imagines. Je pensais aller chez tes amis Cabarrus mais, cette nuit, c’est impossible, les portes sont gardées. Le quartier est plein d’alguazils.

— Le quartier ? Mais pourquoi ? On m’a reconnu, suivi ?…

— Je ne crois pas mais quand un homme cherche à se cacher et ne connaît pas beaucoup de monde, c’est dans les quartiers populaires qu’il a le plus de chance… C’est un simple…

Il n’acheva pas. Micaela surgit de sa cuisine, la mine effarée.

— On frappe à la porte ! Je me demande qui peut venir à cette heure…

Les deux amis se regardèrent sans rien dire, saisis par la même angoisse. Si c’était la police, ils finiraient l’un et l’autre la nuit en prison et la semaine peut-être bien dans l’autre monde.

— Je me le demande aussi, marmotta Goya en se précipitant pour retourner contre le mur ses esquisses et jeter une toile sur l’impudique portrait de sa servante, tandis qu’au-dehors le heurtoir de cuivre s’énervait.

— J’arrive ! hurla le peintre qui ajouta, plus bas : Va dans la cuisine avec Micaela. Tu pourras tout entendre de ce qui se dira. Si ça tourne mal, escalade le toit et restes-y jusqu’à ce que j’aille te chercher.

— Il vaudrait mieux que je parte, Paco. Ce serait le meilleur moyen de ne pas te compromettre.

— Ce serait le meilleur moyen de te faire prendre. Je t’ai dit que les sbires de la police patrouillaient dans tout le quartier. Fais ce que je te dis ! Crois-moi ! L’heure n’est pas à l’héroïsme…

Silencieusement Gilles suivit la servante dans la petite cuisine encombrée de pots et de chapelets d’oignons où régnait un assez fabuleux désordre qui ne plaidait guère en faveur des qualités ménagères de Micaela. Mais par la petite fenêtre arrondie on pouvait voir ce qui se passait dans la cour. Voir et entendre.

La voix puissante de Paco leur parvint :

— Qui frappe ? demanda-t-il rudement. Que voulez-vous ?

Malgré la finesse de son ouïe, Gilles ne put saisir la réponse étouffée par l’épaisseur du mur mais il vit Goya lever sa lanterne après avoir ouvert la porte et se courber aussitôt en un profond salut.

Une femme enveloppée d’un long châle noir apparut dans le halo lumineux, une femme que Gilles n’eut pas besoin de regarder à deux fois : entre les plis sombres du châle s’inscrivait le pâle visage de Cayetana d’Albe… Déjà, d’ailleurs, toute inquiétude envolée, il s’élançait avec, au cœur, quelque chose qui ressemblait à de la joie. Pour quelle raison la fière duchesse serait-elle venue jusqu’au fond de ce barrio misérable sinon pour le voir ?

Il la rejoignit comme elle pénétrait dans l’atelier suivie du peintre visiblement encore mal remis de la surprise que lui causait cette visite inattendue. Mais quand il fut en face d’elle il ne put rien trouver de plus brillant à dire que :

— Vous !… C’est vous !…

Elle eut un rire clair qui contrasta avec l’atmosphère de catastrophe qui régnait dans la maison.

— Naturellement c’est moi ! Je tenais à m’assurer par moi-même que vous étiez à peu près à l’abri et pas encore trop occupé à de nouvelles sottises…

Elle laissait tomber son châle pour apparaître dans le costume de maja que Gilles lui avait vu lorsqu’elle était arrivée à la fête de la Reine de Mai en compagnie de Romero et, sans se soucier de le ramasser, s’avançait dans la pièce posant sur toutes choses ses yeux lumineux.

— J’espère que vous me pardonnerez d’envahir ainsi votre… jardin secret, señor Goya. Il paraît que vous ne m’aimez guère ! C’est, du moins, ce que prétendent les nombreux amis – dont vous êtes ! – de Doña Josefa.

L’artiste se courba, une main sur le cœur.