— Les nombreux amis de Doña Josefa, qui s’en voudraient de compter un simple peintre dans leurs rangs élégants, parlent trop souvent sans savoir, Votre Excellence. Comment peut-on aimer, ou détester, qui l’on ne connaît pas ? Au surplus, la duchesse d’Albe n’a jamais paru s’apercevoir de mon humble existence…
— Touché ! s’écria joyeusement Cayetana. J’ai amplement mérité la banderille, señor… et je crois qu’à l’avenir je me souviendrai de vous.
Tout en parlant, elle virevoltait sur ses pieds menus chaussés de cothurnes de satin noir que la jupe courte découvrait jusqu’aux chevilles et marcha vers le chevalet dont elle fit glisser d’un geste décidé la toile de protection.
Gilles, qui l’observait, vit une brusque rougeur envahir son visage et sa gorge tandis qu’un éclair étrange traversait son regard. Elle se tenait debout, dans la pose favorite des majas, les mains nouées autour de sa taille et il pouvait voir blanchir les jointures tandis que les doigts fins se crispaient sur la soie du corsage. Mais quand elle se retourna pour dévisager le peintre, son visage était redevenu impénétrable.
— Je ne crois pas qu’il me soit désormais possible de vous oublier, señor Goya, dit-elle lentement. Votre ami français m’a dit que vous étiez un très grand peintre. Il a raison… Puis-je à présent vous demander de mettre un comble à votre amitié en me laissant seule avec lui ? J’ai des choses à lui dire et le temps presse…
Le peintre s’inclina silencieusement, reculant vers la porte qu’il referma soigneusement derrière lui.
— À nous deux maintenant ! dit Cayetana. Vous avez fait une folie en venant vous terrer ici, mon cher, et moi j’en ai fait une plus grande encore en venant vous y rejoindre, mais je ne pouvais pas vous laisser dans le pétrin où vous vous êtes jeté. Puis-je savoir où vous en êtes de vos projets et me confierez-vous au moins comment vous comptez sortir de Madrid ? Les portes sont verrouillées, les alguazils patrouillent dans les rues…
— Est-ce vraiment bien moi que l’on recherche ? Après tout, le Roi souhaitait que je disparaisse le plus discrètement possible. Et je ne vois pas comment il a pu savoir si vite que je n’étais pas resté dans le Tage aussi longtemps qu’il l’espérait…
— De la façon la plus simple du monde : un jardinier qui s’était caché pour surveiller les abricots de son potager attaqués un peu trop souvent par les gamins d’Aranjuez, a assisté à toute votre aventure. Il a tout vu, tout entendu : votre condamnation, votre refus des sacrements de l’Église et finalement votre sauvetage par un démon à face rouge et votre fuite. J’ajoute que ce dernier épisode, cependant brillant, a achevé de le persuader que vous étiez un suppôt de Satan. Revenu de sa terreur il a fait tant de bruit qu’il n’a plus été possible de vous passer sous silence et vous voilà recherché aussi bien par les gens du Roi que par ceux de la Très Sainte Inquisition comme blasphémateur et sorcier. Autrement dit, si l’on vous reprend, c’est le bûcher qui vous attend. Vous voyez que cela justifie assez ce grand déploiement fait en votre honneur…
En dépit de son courage, Tournemine pâlit. Le bûcher, cette horreur moyenâgeuse pour un crime qui se résumait en une paire de cornes supplémentaire sur l’auguste front d’une altesse royale déjà fort ornée ? Il y avait de quoi faire reculer les plus braves. Pourtant, se refusant à montrer son émotion, ce fut d’une voix très calme qu’il fit remarquer :
— S’il en est ainsi, pourquoi Goya ne m’a-t-il pas tout dit ? En cherchant refuge chez lui, je lui fais courir un danger pire encore que je ne l’imaginais.
Le beau visage passionné de la duchesse se chargea d’une soudaine gravité.
— Pire, en effet, car si vous êtes pris chez lui les gens de la police trouveront ceci… et ceci… et ceci, fit-elle en désignant tour à tour le portrait de Micaela et quelques toiles qu’elle retournait prestement. Il flambera de concert avec vous. Mais cela prouve seulement que le señor Goya est doué d’une âme plus haute que je n’imaginais et qu’en tout cas le nom d’ami est, chez lui, lourd de signification. Et maintenant vos projets ?
Gilles secoua la tête :
— Je n’en ai plus, Madame. Mon ami Jean de Batz est parti pour Salamanque avec son régiment et il est hors de question que je fasse appel à d’autres amis dans de telles circonstances.
— À qui pensiez-vous ?
— Au banquier Cabarrus. Mon idée était de lui demander de quoi passer en France en contrebande, soit par l’un de ses navires, soit par l’un de ses comptoirs de la frontière. Mais ce n’est plus possible. Il a une famille.
— … et puis les sentiments chevaleresques fleurissent rarement chez les hommes d’argent. Eh bien ! conclut Cayetana avec un soupir, je crois que vous n’avez plus le choix : il ne vous reste que moi.
Il eut un haut-le-corps :
— Vous n’avez jusqu’à présent que trop fait, Madame, et cela néanmoins ne vous donne pas le droit de m’insulter. Pensez-vous que je sois capable de faire courir à une femme, fût-elle duchesse et aussi puissante qu’une reine, le risque mortel que court mon ami Paco ? Si cela était, vous auriez de moi une bien pauvre opinion…
Les mains toujours plaquées à ses hanches qui ondulaient au rythme de sa démarche, Cayetana vint vers lui, levant haut le menton pour le regarder au fond des yeux.
Elle eut un petit rire :
— Si j’avais de vous cette opinion, mon ami, je ne serais pas ici car les couards me font horreur et plus encore ceux qui cherchent refuge derrière les faiblesses du cœur. Cela dit, vous savez bien que je ne suis pas une duchesse comme les autres, ou bien l’avez-vous déjà oublié ? Quant à la femme… elle croit bien vous avoir déjà donné son sentiment à votre sujet. Enfin, je le répète, vous n’avez pas le choix… Acceptez mon offre !
— Non, non ! Mille fois non ! Je refuse ! Vous n’allez pas, j’imagine, m’enlever de force ?
— Qui sait ?…
— Vous ne pourrez pas. Avant une heure j’aurai quitté cette maison…
— Vraiment ? Alors… voyons ce que nous allons faire de cette heure-là car il ne me plaît pas de vous quitter avant. Tenez, puis-je vous confier un secret ?… Je meurs de faim, de soif. N’iriez-vous pas jusqu’à la cuisine pour voir s’il ne s’y trouve pas quelque relief ? Vous aussi, d’ailleurs, allez avoir besoin de vos forces. La fuite est un exercice fatigant.
Perplexe, il la dévisagea, incapable de comprendre quelles idées s’agitaient sous ce petit front têtu. Cayetana était étrange, insaisissable. Elle passait de la gravité à la désinvolture la plus insouciante, du drame à la comédie-bouffe, avec une aisance stupéfiante. Dure comme l’acier à certaines minutes, elle se faisait l’instant suivant aussi flexible qu’une lame d’épée mais sans rien perdre de sa force. Elle était aussi changeante et redoutable que la mer bretonne. Mais les droits qu’elle s’était déjà acquis sur lui étaient impérieux et l’idée n’effleura même pas Gilles de les lui contester. Il s’inclina donc, heureux au fond de ce caprice imprévu qui allait lui permettre de jouir, un moment encore, de sa présence, de sa beauté sensuelle qui réveillait en lui le désir né un soir de carnaval et que seul l’orgueil lui avait permis de repousser.
— Je vais essayer de vous satisfaire, dit-il en se dirigeant vers la cuisine.
La pièce étroite, sentant l’ail et l’huile froide, était déserte car Goya et Micaela avaient dû trouver un moyen simple de charmer leurs loisirs forcés. Gilles réunit sans trop de peine une gargoulette de vin, quelques poivrons, un peu de jambon et des gâteaux de sésame cuits à l’huile. Il entassa le tout sur un plateau, ajouta deux gobelets, deux écuelles et des couverts puis revint vers l’atelier dont il poussa la porte du pied. Mais là, il faillit bien, devant le spectacle offert à sa vue, laisser son fardeau s’écraser sur les dalles du sol…