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Aussi, une fois enfermé avec celle qui était à présent doublement sa maîtresse, Gilles, débarrassé de ses jupons, retrouvait-il avec joie son prestige et ses prérogatives d’homme dans le lit de la belle duchesse. Chaque nuit était plus délicieuse et plus folle que la précédente… plus exténuante aussi. Tellement même que le jeune homme finit par trouver à son déplaisant rôle diurne une solution toute simple et toute naturelle : à peine réinstallé dans la voiture il se calait dans son coin, adressait un large sourire à Cayetana et s’endormait du sommeil du juste pour ne se réveiller que le plus tard possible.

Quant à Pongo qui, une fois hors de Madrid, n’avait plus grand-chose à craindre pris isolément, on l’avait nanti d’une livrée, d’un habile grimage et d’un emplâtre couvrant une partie de son visage et qui en corrigeaient suffisamment le type un peu trop exotique, même pour l’Espagne, et il voyageait placidement, en selle sur Merlin qu’il avait fallu dételer et rendre à une certaine autonomie à une demi-lieue de la capitale, jouant imperturbablement le rôle tranquille du serviteur muet. Il comprenait d’ailleurs suffisamment l’espagnol à présent pour s’en tirer honorablement…

On voyageait lentement, presque paresseusement, comme il convient à une grande dame pour ne pas éveiller la curiosité.

La halte de Ségovie, où l’on arriva assez tard à cause d’une roue qui menaçait de s’évader, trancha brusquement sur le rythme monotone du voyage. Un glorieux coucher de soleil rougissait la ville couleur de chair tendre et faisait flamber une cathédrale, dorée comme un abricot sous ses étranges coupoles pointues comme des temples birmans. L’air était doux, parfumé par tous les lichens blonds des coteaux que le soleil avait chauffés tout le jour. La perspective d’une des meilleures auberges d’Espagne ajoutait à la satisfaction des voyageurs d’arriver à l’étape.

Mais quand la caravane déboucha sur la place du Marché aux Grains, en vue de l’auberge de Los Picos, Cayetana eut une exclamation de contrariété : tout un régiment campait sur ladite place ou entre les arches du vieil aqueduc romain et il était visible que les officiers avaient pris possession de l’auberge.

— Madre de Dios ! Qu’est cela ? soupira-t-elle.

— La chose me paraît évidente, marmotta Gilles, morose, c’est un régiment ! Celui des Dragons de Numance pour être plus précis.

— Mais que fait-il là ? s’impatienta la duchesse.

— Il vient de Salamanque où il est allé réprimer je ne sais quelle révolte à l’Université.

Elle lui jeta un regard mi-respectueux, mi-inquiet.

— Les Gardes du Corps ont-ils coutume d’être à ce point au fait des mouvements de troupes ?

— Si vous entendez par là que je me livre à l’espionnage, rassurez-vous, ma chère. Simplement mon ami Jean de Batz, un Français comme moi, appartient à ce régiment.

— Mon Dieu ! Et s’il vous reconnaît ?

— Le risque ne sera pas grand pour vous car je vous l’ai dit, c’est un ami. Mais moi je risque d’être à jamais perdu de réputation à ses yeux s’il me découvre sous cette défroque ridicule. De toute façon, ajouta-t-il avec un haussement d’épaules agacé, il nous faut courir ce risque. Nous ne pouvons plus reculer.

En effet, l’équipage de la duchesse produisait son effet habituel. Les soldats s’écartèrent respectueusement pour lui livrer passage cependant qu’au seuil de l’auberge, quelques officiers se massaient. L’un d’eux s’avança quand le cocher baissa le marchepied et, balayant la poussière des plumes blanches de son tricorne, offrit à l’arrivante la bienvenue de tout l’état-major.

— Comte Ignacio de San Esteban !… aux ordres de Votre Seigneurie, annonça-t-il avec un nouveau salut.

Il s’avança, offrit dévotieusement sa main gantée pour aider la duchesse d’Albe à descendre tandis que trois de ses camarades commençaient à se disputer l’honneur d’abandonner leur chambre à la plus jolie des grandes dames.

Elle accepta cette main, descendit avec sa grâce habituelle, souriante mais assez distante, cependant que Gilles, empêtré dans son personnage, baissait fébrilement ses coiffes et faisait toute une affaire de quitter à son tour l’ombre de la voiture. Il était partagé entre la satisfaction de cette occasion que le sort lui procurait de revoir son ami et la crainte de l’entendre éclater de rire. Heureusement, un coup d’œil circulaire lui apprit que Batz n’était pas en vue.

Un peu rassuré, il traversa le groupe chamarré des officiers, gagna la voûte de l’auberge en suivant la robe de Cayetana qui ondulait comme une couleuvre sur les gros pavés ronds, s’engagea dans la porte de la grande salle… et reçut de plein fouet un personnage qui sortait en courant et qui lui écrasa un pied.

— Quel fichu maladroit ! gronda-t-il furieux et s’apercevant trop tard qu’il avait parlé français.

L’autre se retourna, saisi… c’était Jean de Batz. Son regard, d’abord sans expression, accrocha la fausse duègne et, brusquement se figea, s’arrondit sur un haut-le-corps. Gilles, alors, grimaça un sourire accompagné d’un clin d’œil puis, ramassant ses jupes, se précipita dans l’escalier à la suite de la duchesse, pas assez vite cependant pour ne pas entendre le hoquet dont Jean accompagnait sa sortie. Mais le plus dur était fait, et en outre il savait son ami pourvu de trop d’esprit pour ne pas jouer le jeu. Très certainement, il imaginerait une aventure amoureuse avec l’inflammable duchesse et saurait se montrer discret.

Dans la chambre que l’on débarrassait hâtivement pour elle en attendant que ses serviteurs en prissent possession, Cayetana recevait les dernières salutations de San Esteban qui faisait visiblement tous ses efforts pour obtenir une invitation à souper en échange de sa courtoisie mais allait devoir se contenter d’un remerciement gracieux et d’un :

— Je vous suis tellement reconnaissante, Don Ignacio ! Votre courtoisie m’est d’un si grand secours ! Voyez-vous, je me rends à Luchon pour ma santé mais ce voyage m’éprouve affreusement ! Je ne sais ce que je serais devenue sans vous…

L’hidalgo se cassa en deux, rouge d’orgueil.

— Notre honneur à tous n’aurait pas résisté à une mauvaise nuit de la duchesse d’Albe ! Déjà, cette auberge est tout à fait indigne d’elle !

Cayetana baissa les yeux, soudain confite de dévotion.

— La pénitence est salutaire quand on veut obtenir du Ciel la guérison ! Je vous souhaite la bonne nuit, Don Ignacio.

L’officier salua de nouveau, marchant à pas comptés vers la porte en homme qui espère de tout son cœur et contre toute logique d’ailleurs qu’on le rappellera. Ce fut d’ailleurs ce qui se produisit mais pas comme il l’attendait.

— Don Ignacio !

— Excellence ?

— N’avez-vous pas un Français dans votre régiment ? Un Gascon à ce que l’on m’a dit. Un certain… baron de Batz ?

— Si fait, mais…

— Mon époux l’a rencontré plusieurs fois et il connaît bien, à ce que l’on prétend, ces Pyrénées sauvages où je me rends pour y prendre les eaux. Puisque le hasard le met sur mon chemin, voulez-vous lui dire que je désire m’entretenir avec lui quelques instants ?

La commission visiblement ne plaisait guère à don Ignacio.

— Un tel honneur ! Pour ce petit gentilhomme… Mais…

Le ton de Cayetana se fit alors d’une inquiétante douceur.

— Mes amis ne discutent jamais mes désirs, Don Ignacio. C’est, d’habitude, à qui les réalisera le plus vite.