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Don Ignacio sortit, dompté…

— C’est bien ce que tu voulais, n’est-ce pas ? murmura Cayetana dès que la porte se fut refermée sur le colonel.

— Vous êtes la femme la plus étonnante qui soit au monde, déclara-t-il tout en se débarrassant hâtivement de sa défroque de duègne sous laquelle il ne souhaitait pas que son ami puisse le contempler une seconde fois.

Quelques instants plus tard, Jean de Batz, sanglé dans son uniforme jaune canari, le bonnet de police à flamme garni de cuir sur l’oreille, franchissait le seuil de la pièce et offrait à la duchesse d’Albe un salut dont se fût contentée une reine. Mais ses vifs yeux noirs, une fois rendu à la jolie femme l’hommage admiratif naturel à tout Français digne de ce nom, allèrent discrètement explorer les profondeurs de la chambre et singulièrement les rideaux du lit, cherchant quelque chose. Cayetana ne lui laissa pas beaucoup de temps pour se poser des questions.

— Il y a ici quelqu’un qui désire vous voir, baron, fit-elle avec un sourire en se dirigeant à son tour vers ce lit. Vous pourrez parler en toute sécurité.

Le nouveau salut, encore plus profond, de Batz tourna un peu court lorsque Gilles quitta l’abri des rideaux du lit tandis que le Gascon éclatait de rire.

— Ainsi, c’était bien toi ? Sacrebleu, mon ami, j’en étais à douter de ma raison et à me demander comment, n’ayant bu depuis ce matin que deux gobelets de mauvais vin, je pouvais en être aux hallucinations…

— Te voilà rassuré… et j’ajoute qu’il n’y a pas de quoi rire. Sans cette défroque de malheur et la protection de la duchesse, je serais à l’heure présente en train de me morfondre au plus profond d’un cachot de l’Inquisition, en attendant d’aller rôtir en public sur la Plaza Mayor au chant du Dies Irae…

Batz changea de visage.

— L’Inquisition ? Mais que lui as-tu fait ?

— À elle ? Rien du tout…

Et Gilles rapporta brièvement ce qui s’était passé à Aranjuez et à Madrid puis conclut son récit en tirant de sa ceinture la bague d’émeraude de Maria-Luisa.

— Tiens ! Voilà tout ce qu’il me sera permis d’ajouter encore à ma fortune espagnole, car tu penses bien que ma situation de mort en fuite ne m’a guère permis de passer chez l’économe du régiment pour toucher ma solde. Tu la donneras à Cabarrus.

Avec l’habileté d’un professionnel Batz fit jouer les pierres dans la lumière puis, fourrant le bijou dans son gousset avec un large sourire :

— Je saurai parfaitement en quoi la transformer ! fit-il. Nos affaires vont bien d’ailleurs car j’ai fait, par l’entremise de la banque de San Carlos et de ton ami Cabarrus justement, quelques placements avantageux, dont plusieurs parts dans l’affrètement d’un navire marchand à destination de la Côte de l’Or…

— La Côte de l’Or ? Pour en rapporter quoi ?

— Mais… différentes choses. Du café, du cacao…

— Tu es sûr ?

— Voilà qu’à ton tour tu joues les inquisiteurs ! Je ne comprends pas ta question et moins encore le ton que tu emploies.

— Excuse-moi. Mais, vois-tu, j’aurais horreur d’apprendre que nous essayons de faire fortune avec l’ignoble trafic de ce que l’on appelle pudiquement le « bois d’ébène ». J’ai vu des esclaves, en Amérique. J’admets que certains sont bien traités, heureux même, mais ce n’en sont pas moins des rebuts d’humanité… bien que pourvus d’une âme comme toi et moi…

Batz haussa les épaules avec une désinvolture qu’un observateur averti eût peut-être trouvée un peu forcée.

— Il y a des moments où je me demande si tu n’as pas gardé au fond de toi un vague regret de la prêtrise. Quel évêque tu aurais fait ! Non, rassure-toi, il n’a été jusqu’ici question que de denrées alimentaires. Fais-moi confiance, sacrebleu ! Évidemment je regrette de te voir partir mais tu peux être certain que tes affaires ne s’en porteront pas plus mal. Un détail, pourtant : cette bague est tout ce que tu possèdes, si j’ai bien compris. De quoi vivras-tu le temps de reprendre du service chez les Dragons et de toucher ta solde ?

Gilles se mit à rire.

— Ne m’as-tu pas montré le chemin au temps bienheureux de notre rencontre ? Je ferai comme toi : des dettes…

Batz leva les yeux au ciel.

— Et voilà ! Cela s’indigne vertueusement quand il est question de trafiquer des esclaves mais cela envisage le plus sereinement du monde de faire souffrir d’honnêtes commerçants parisiens.

— Faire des dettes ne signifie pas que l’on refuse de les payer.

— De toute façon, il n’en sera pas question.

Cayetana venait d’entrer dans la conversation avec l’entière sérénité de quelqu’un qui sait parfaitement que personne n’osera lui reprocher d’avoir écouté aux portes. Gilles se tourna vers elle, sourcils froncés, déjà sur la défensive.

— Que voulez-vous dire ?

— Simplement ceci : lorsque nous avons quitté Madrid, je vous ai dit que j’avais besoin de vous, en France, pour une mission de confiance. Je crois que le moment est venu de vous révéler la nature de cette mission. Votre ami, qui semble s’intéresser de près aux affaires, pourra, je pense, nous y aider.

— Nous sommes l’un et l’autre à votre service, mais…

— Pas de mais ! Je déteste ce mot-là !

Elle alla se poser gracieusement sur le seul fauteuil de la chambre, invitant du geste les deux amis à s’établir qui sur un tabouret, qui sur un coffre de voyage.

— Vous n’ignorez pas la chaude amitié qui m’unit à la princesse des Asturies, fit-elle malicieusement. Lorsqu’il s’agit de notre commune passion pour les pierreries, cette « amitié » atteint une sorte de paroxysme. Or, la veille de notre départ de Madrid, j’ai appris… de bonne source, que le chevalier d’Ocariz, consul général d’Espagne en France, avait été chargé par Doña Maria-Luisa, au moment de rejoindre Paris, d’une mission aussi importante que confidentielle : faire l’achat, chez les joailliers de la Reine de France, d’un certain collier de diamants unique au monde, paraît-il, mais d’un prix tellement élevé que la reine Marie-Antoinette, malgré le vif désir qu’elle en avait, n’a pu réussir à l’acheter.

— Vous voulez parler, Madame la Duchesse, du fameux collier de Boehmer et Bassange, le collier aux six cent quarante-sept diamants ? demanda Batz dont les yeux s’étaient soudain rétrécis.

— Celui-là même. On dit que c’est une merveille, un fleuve de feu qui eût été admirablement au noble cou de la Reine de France…, mais qui, selon moi, serait tout à fait déplacé sous le visage ingrat de la future Reine d’Espagne !

Bien qu’il s’intéressât peu aux colifichets féminins, Tournemine connaissait lui aussi l’histoire du fabuleux collier commandé quelques années plus tôt par le roi Louis XV pour la comtesse Du Barry. Les joailliers de la Reine avaient mis longtemps à trouver sur tous les marchés du monde les pierres parfaites que le goût exigeant du souverain réclamait. Malheureusement pour eux, le Roi mourut à peu près au moment où les derniers diamants arrivaient à Paris, privant les deux hommes, qui s’étaient endettés jusqu’aux oreilles, d’un client à peu près irremplaçable. Et Gilles croyait entendre encore la voix méprisante de Fersen qui lui avait conté l’histoire.

— Quelques mois de vie supplémentaires au roi Louis XV et une catin se parait d’un trésor qu’une souveraine ne pourra pas porter…

— En ce qui concerne Sa Majesté, coupa-t-il avec un peu d’agacement, Votre Grâce est mal renseignée. Elle aurait parfaitement pu posséder le collier car chez nous chacun sait que le Roi voulait le lui offrir, en 1778, pour la naissance de leur premier enfant, la princesse Marie-Thérèse. La Reine l’a refusé, épouvantée par le prix qui correspondait à celui d’un vaisseau de ligne. C’est peut-être un peu grâce à elle si nous avons la meilleure marine du monde !