— Comment ferez-vous ?
Tournemine désigna la Bidassoa. L’eau coulait bleue, rapide entre ses berges encombrées de roseaux, encadrant la petite île des Faisans, puis elle s’élargissait, s’évasait en un large estuaire où les vagues formaient, au loin, une légère frange d’écume à l’endroit de la barre.
— Ce n’est que de l’eau, dit-il tranquillement, et moi je suis breton, c’est-à-dire à peu près amphibie. Pongo nage comme le castor, son totem, et Merlin, mon cheval, s’arrange à merveille de l’élément liquide…
— Êtes-vous fou ? Il y a bien un quart de lieue entre la pointe de Fontarabie et la rive française.
— Dans mon pays, et dans ce même océan, il m’est souvent arrivé de nager deux lieues. Croyez-moi, j’en viendrai à bout sans peine. Mais peut-être sera-t-il plus difficile de sortir de cette ville, si les portes sont gardées la nuit.
— Pour cela, soyez en repos. Les murailles sont vieilles, elles ont beaucoup souffert lors du siège de 1719 et nul n’a songé à les réparer. Quant à une garde, pour quoi faire ? La France et l’Espagne ne sont-elles pas liées par le Pacte de Famille ? Fontarabie n’a plus d’ennemis…, par contre, peut-être y a-t-il des patrouilles le long du fleuve.
— Des comédiens ambulants ! soupira Cayetana changeant de sujet comme cela lui arrivait fréquemment. Il ne nous manquait plus que cela !
— Vous devriez les bénir, répondit Gilles. Je pourrai traverser l’eau tranquillement pendant la représentation. Toute la ville sera sur la place…
L’aubergiste y était déjà. L’arrivée de la cavalcade de la duchesse d’Albe le jeta dans un désespoir bruyant. Dégoulinant de respect et de crainte, il expliqua que sa fonda était pleine comme un œuf, envahie par ces comédiens du diable mais qu’il allait jeter tout ce monde-là dehors, les envoyer coucher dans une grange ou aux enfers, eux et tout ce que son auberge contenait pour faire place nette à Son Excellence.
— Vous n’allez tout de même pas nous jeter dehors nous aussi ? gémit une voix qui semblait venir du ciel. Nous vénérons Madame la Duchesse d’Albe mais nous la supplions de tolérer au moins notre présence et de considérer que nous sommes non seulement femmes mais femmes de la bonne société.
Deux dames, en effet, se tenaient sur le balcon de bois qui régnait tout au long de la façade et Gilles, cette fois, retint péniblement un juron car ces deux dames n’étaient autres que la señora Cabarrus et Thérésia…
— Nous descendons ! cria encore Antoinette. Que Votre Excellence veuille bien nous faire la grâce de nous attendre.
— Doux Jésus, souffla Cayetana. Qui peut bien être cette perruche ?
— La femme de votre banquier, ma chère. La comtesse « de » Cabarrus et sa fille. D’excellentes amies à moi, mais pour l’heure je préfère qu’elles ne me voient pas et je vais rester un moment dans la voiture. Je me demande ce qu’elles font là !
Retranché derrière les mantelets baissés, il put suivre la rencontre des trois femmes. Cayetana, renseignée par lui sur l’identité de son interlocutrice, fut aimable. Antoinette Cabarrus, volubile à son habitude, l’assassina de son amabilité envahissante, protestant de la joie qu’elle éprouvait à rencontrer la « plus grande dame de toutes les Espagnes », assurant ladite grande dame de son dévouement et l’implorant de lui laisser une « toute petite chambre » pour elle et sa « pauvre enfant ». Ses deux fils, François et Dominique, ainsi que le précepteur ecclésiastique, Don Bartholomeo, se contenteraient très certainement, pour leur part, de la grange ou même du poulailler…
La vue réduite que Gilles avait de la scène par la fente des rideaux lui permettait d’apercevoir Thérésia. La fillette ne disait rien. Elle avait salué la duchesse d’Albe en fille qui connaît son monde puis elle s’était insensiblement écartée du groupe bruyant. Elle semblait curieusement indifférente à ce qui l’entourait.
En un mois, la petite Reine de Mai avait changé. Son ravissant visage semblait porter un masque. C’était comme une brume de mélancolie qui en pâlissait les couleurs et voilait l’éclat des yeux marqués de cernes bleuâtres trahissant les nuits sans sommeil. Que faisait-elle, avec sa famille, dans ce village de la frontière ? Pourquoi ce brusque départ pour la France dont, au moment de son couronnement champêtre, il n’était aucunement question chez les Cabarrus ? L’amitié que le jeune homme éprouvait pour l’enfant lui faisait chercher cent réponses aux questions que posait la tristesse de Thérésia. Le chagrin, et elle en avait indubitablement, lui allait bien mal !
Elle s’écarta encore des deux femmes dont la conversation paraissait l’ennuyer. Tout en elle disait le désœuvrement et, en même temps, l’envie d’évasion d’une enfant surveillée de trop près. Son mouvement lui fit quitter le champ d’observation de Gilles qui ne la vit pas se tourner un instant vers les comédiens, puis revenir vers la voiture dont la portière demeurée ouverte montrait le somptueux intérieur de velours.
Et, brusquement, elle se pencha, passa la tête. Son visage apparut à quelques centimètres des genoux de la fausse duègne qui ne s’y attendait pas et qui n’eut même pas le temps de se rejeter en arrière. Un instant ils furent face à face, presque nez à nez, le fugitif et la fillette… mais il ne se passa rien.
— Eh bien, Thérésia ? cria Antoinette, apparemment en veine d’autoritarisme. À quoi pensez-vous ? Quelle inconvenance ! Quelle curiosité ! Pardonnez-lui, Excellence… ce n’est qu’une enfant.
— Une enfant ravissante si j’ai bien vu. Venez là, petite ! Venez me montrer votre frimousse ! dit Cayetana.
La tête de Thérésia disparut laissant à Gilles la quasi-certitude qu’elle l’avait reconnu. Mais il n’en éprouva aucune inquiétude. Même si elle le croyait coupable d’un crime, Thérésia n’était pas fille à le dénoncer : elle était son amie.
Les deux femmes, cependant, se mettaient d’accord pour se partager la fonda. Les comédiens, généreusement dédommagés par la duchesse qui promit d’ailleurs d’assister, du balcon, à leur représentation, acceptèrent avec bonne humeur de loger dans la grange. Et l’on procéda à l’installation. « Doña Concepción », que sa maîtresse avait annoncée comme souffrant de vapeurs, gagna hâtivement, sous l’abri de ses coiffes, une petite chambre voisine de celle de la duchesse et primitivement réservée à la femme de chambre d’Antoinette qui avait tenu instamment à la lui offrir.
— Si elle est malade, il vaut mieux qu’elle soit seule. Avec la chaleur qui nous vient, les gens incommodés répandent souvent des odeurs fort déplaisantes qu’il ne peut être question d’imposer à une femme raffinée.
Gilles l’eût volontiers embrassée pour cette phrase acidulée. L’idée d’être seul, même dans un placard, même pour les quelques heures qui le séparaient de son aventure nocturne, l’enchantait. La cohabitation incessante et étroite avec une femme, fût-elle aussi séduisante que Cayetana, finissait par lui devenir insupportable. Avec délices, il se déchaussa, rejeta les odieuses robes, bien décidé à ne plus jamais les réintégrer, s’enveloppa de son manteau et se jeta sur l’étroite couchette aux draps douteux où il s’endormit du sommeil d’un homme qui pense n’avoir rien de mieux à faire.
Quand il s’éveilla, le jour commençait à baisser et quelqu’un frappait à sa porte doucement mais avec insistance.
— Qui est là ? fit-il en s’efforçant de contrefaire sa voix, ce qui n’alla pas tout seul car le sommeil l’avait enrouée.
— Moi, Thérésia ! Je vous en prie, ouvrez. Il faut que je vous parle.
Il tira vivement le loquet et la fillette, la blancheur de sa robe éteinte par une cape sombre, glissa dans l’ouverture et, sans autre préambule, lui sauta au cou pour lui plaquer deux gros baisers sur les joues. Il les lui rendit d’instinct puis la repoussa doucement.