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À cette minute même, tandis qu’elle quittait son fauteuil dans le gracieux balancement de ses « paniers » de satin nacré brodé de grands lys d’eau argentés aux cœurs de perles, tandis qu’elle acceptait la main offerte par le comte de Haga pour la mener souper, c’était encore à Fersen que retournait son regard bleu, furtif et caressant avec cette légère inquiétude des gens qui aiment et qui craignent toujours de voir l’être aimé s’évanouir dans les brumes du soir. C’était vers lui aussi que s’inclinaient, imperceptiblement, dans une invite à les suivre, la belle tête couronnée d’aigrettes et le long cou gracieux de la Reine.

Marie-Antoinette était royalement belle, ce soir, et surtout elle semblait heureuse, plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais paru aux yeux du jeune chevalier auquel elle avait toujours montré tant de grâce, plus heureuse même qu’au moment où elle venait de connaître les joies du triomphe en donnant un Dauphin à la France. Beauté de reine, sans doute, magnifiée par l’apparat, la parure et l’atmosphère irréelle qui l’environnait, mais beauté de femme aussi et la plus émouvante de toutes : celle de la femme au plein de l’épanouissement, celle que, seul, peut donner l’amour partagé…

Et Gilles, assombri, ne savait plus très bien s’il devait se réjouir du bonheur dangereux, aux limites du vertige, qui arrivait à son ami ou s’inquiéter du mal que l’amour de la Reine pour Fersen risquait de faire au Roi.

Les sentiments que Louis XVI portait à son épouse n’étaient un secret pour personne. C’était un amour sans éclat, sans romantisme peut-être mais profond, sincère, où entraient l’humilité, due aux sept années où, à cause d’un empêchement physique, l’union du couple s’était révélée incomplète et décevante, et une sorte d’éblouissement depuis que cette princesse ravissante, devenue réellement sa femme, lui avait donné des enfants. Et la dévotion qu’il lui portait en était venue à un tel point qu’il ne savait plus rien lui refuser, pas même, hélas, les ingérences les plus inconsidérées dans les affaires du Royaume…

Et Gilles qui se voulait gardien de la vie, de l’honneur et de la grandeur de son roi ne pouvait s’empêcher de trouver amer que le premier ennemi qu’il devinât fût l’un des hommes qu’il aimât le plus au monde.

Se méfiant, toutefois, de son imagination bretonne, il s’efforça de secouer l’espèce de malaise qui s’était emparé de lui et suivit, dans les jardins illuminés, l’élégante foule des spectateurs. Son service, ce soir, était des plus simples car, si la Reine avait naturellement autorisé la présence des Gardes du Corps, il leur avait été interdit de monter une faction quelconque et ils devaient s’efforcer de rendre leur surveillance des personnes royales aussi discrète que possible. Étant officier d’ailleurs, Tournemine avait rang d’invité plus que de gardien.

Lorsque Fersen, littéralement collé aux basques du comte de Haga, passa auprès de lui, il tenta de le retenir un instant mais le comte ne lui offrit qu’un sourire incertain et le regard vaguement halluciné d’un dormeur éveillé avant de se jeter, avec plus d’ardeur, sur la piste de la robe blanche dont la longue traîne balayait doucement le marbre des dallages.

— Plus tard ! murmura-t-il, nous nous verrons plus tard…

Gilles haussa les épaules avec agacement. Décidément Axel n’était plus le même ! Il s’en était aperçu le lendemain même de son arrivée quand il était allé visiter son ami dans sa chambre de l’hôtel d’York. Fersen l’avait accueilli avec joie, bien sûr, et une joie certainement sincère mais qui se teintait curieusement d’une légèreté peu habituelle chez lui. C’était comme si, prisonnier de sa propre vie, il était devenu incapable de s’intéresser à celle des autres…

Occupé à une toilette d’une extraordinaire minutie, le Suédois lui avait donné, en outre, l’impression de ne plus pouvoir respirer ailleurs qu’au soleil de Versailles. Seule la nouvelle de l’entrée de son ami aux Gardes du Corps réussit à forcer l’entrée de cette espèce d’égoïste jardin secret.

— Merveilleux ! s’écria-t-il. Quelle chance tu as ! Lieutenant aux Gardes du Corps ! Tu vas vivre désormais toute ton existence auprès de la… famille royale ! Tu vas appartenir au monde de Versailles ! Ainsi, à mon retour, nous nous verrons souvent.

— À ton retour ? Est-ce que tu repars ?

Fersen haussa les épaules en homme que la perspective n’enchante guère.

— Par force ! Je ne peux pas abandonner le comte de Haga en plein milieu de son voyage. Il me faut bien le ramener en Suède. Cela me permettra au moins d’embrasser mon père puisque la dernière fois que je t’ai quitté, je ne suis pas allé plus loin que l’Allemagne où j’ai retrouvé Sa Majesté Gustave III en route pour l’Italie. Cela me permettra, en outre, de régler avec lui certaines affaires… tout au moins je l’espère.

Gilles ne releva pas les derniers mots. Par Rochambeau, il avait appris de quelles affaires il s’agissait. Fersen, dans sa passion pour la France, désirait ardemment faire l’acquisition du régiment Royal-Suédois mais ses moyens ne le lui permettaient guère et son père, le comte Frédéric-Axel, se faisait quelque peu tirer l’oreille pour effectuer une lourde dépense qui non seulement éloignerait son fils de lui durant des années mais encore risquait fort de mettre la famille sur la paille.

Il se borna à demander :

— Quand repars-tu ?

— Je ne sais pas exactement. Le Roi pense reprendre le chemin de son pays le 10 ou le 12 juillet mais rien n’est encore arrêté. Évidemment, cela ne nous laisse pas beaucoup de temps, d’autant moins que les journées, trop remplies, passent à une folle allure. Nous nageons dans les fêtes, les plaisirs et les divertissements de tout genre. Gustave III en raffole mais moi cela m’excède un peu et je ne vois pas pourquoi il ne cesse d’accepter des invitations dans les salons parisiens…

— Alors qu’il serait tellement plus agréable de passer le temps dans ceux de Versailles ! conclut Gilles tranquillement. Eh bien ! mon ami, je te laisse à tes plaisirs… et je vais à mon déménagement.

Axel l’embrassa alors avec l’ancienne chaleur brusquement revenue.

— N’oublie pas mes paroles : c’est toi le plus heureux puisque tu vas vivre… là-bas.

Décidément c’était une obsession, une maladie dont Tournemine n’eut guère de peine à formuler le diagnostic avec une indulgence apitoyée : le malheureux devait être plus épris que jamais de la Reine et cela tournait à l’idée fixe. Mais, à la lumière de ce qu’il venait de voir durant la représentation théâtrale, ce mal qu’il croyait innocent prenait une couleur autrement inquiétante. Amoureux de la Reine, Fersen n’était qu’un doux rêveur inoffensif ; aimé d’elle, il devenait un homme dangereux pour le royaume… et pour le Roi.

Les silhouettes blanches des invités voguaient à présent dans les jardins merveilleusement illuminés de lampes couvertes qui donnaient des reflets si doux, si légers que chaque femme, chaque homme paraissait voltiger au long des allées du jardin anglais comme autant de scintillants fantômes.

Près de la cascade, de grands transparents peints à la détrempe figuraient des herbes, des rochers, des buissons de fleurs fantastiques cependant que, derrière le Temple de l’Amour, un immense bûcher venait de s’embraser qui faisait monter au fond des jardins une aurore dorée repoussant la nuit.