— Faites donc attention, espèce d’imbécile ! Vous avez failli nous jeter au fossé.
— Mille excuses, Monsieur. Mais je suis fort pressé ! Service du Roi !… fit Gilles qui crut un instant s’être trompé.
— La peste soit de ces Gardes du Corps qui se croient tout permis ! Allez, mon ami ! Et un peu rondement ! Nous ne serons jamais à Paris avant demain matin si nous allons de ce train.
Gilles retint son cheval pour laisser la voiture prendre un peu d’avance puis le lança de nouveau afin de la rattraper et de la dépasser. Quand la voiture s’était arrêtée, il s’était traité mentalement de triple idiot. Se faire remarquer ainsi, quelle stupidité. Mais elle avait eu sa contrepartie car le bref arrêt du fiacre lui avait permis d’apercevoir, derrière le beau chapeau du jeune dandy, le pâle visage de la femme qui osait ressembler à Judith et en outre, il avait recueilli une information précieuse : ces gens allaient à Paris. Il fallait donc y être avant eux et les attendre à la barrière, ce qui, grâce aux jambes fines de Merlin, infiniment plus rapides que celles d’un cheval de fiacre, ne présentait guère de difficulté. Cela lui laissait même le temps d’échanger son uniforme contre une tenue plus discrète afin de ne pas attirer une seconde fois l’attention du grincheux occupant de la voiture.
Mais, comme dans tous les régiments, les Gardes du Corps proposent et leurs supérieurs disposent. Second lieutenant, Gilles débouchant dans la cour de l’hôtel où il était logé provisoirement en attendant qu’il se fût trouvé une habitation convenable, eut la désagréable surprise d’y trouver le comte de Vassy, capitaine en second qui s’apprêtait à monter à cheval mais se ravisa en le voyant surgir.
— Vous tombez à merveille, Monsieur de Tournemine. Je viens d’être averti que le lieutenant de Castellane qui assurait la garde au palais cette nuit vient d’être victime d’un malaise… une… ancienne blessure qui s’est rouverte. Allez le relever !
— À vos ordres ! Puis-je seulement monter chez moi donner un ordre à mon valet et mettre des bottes propres ?
— Allez, vous avez cinq minutes.
Maudissant sa malencontreuse idée de changer de costume, il grimpa quatre à quatre jusqu’à son logis où il savait trouver Pongo debout et habillé : jamais il ne se couchait avant le retour de son maître.
— Selle un cheval, lui dit-il, prends la route de Paris et… retrouve un fiacre… une voiture de louage à caisse jaune portant le numéro 12. Il y a dedans un homme et une femme. Je veux savoir où ils vont et, si possible, où la femme habite. Tu as compris ?
Pongo fit signe que oui, grimaça un sourire qui fit briller ses longues incisives, endossa son habit noir, enfonça son chapeau sur sa tête et, glissant à sa ceinture une paire de pistolets dont il avait aisément appris à se servir en maître, il disparut dans l’escalier. Rassuré, car il savait que l’Indien ne lâchait jamais une piste, Gilles consulta la pendule, vit que les cinq minutes n’étaient pas encore écoulées et se hâta de sortir de ses poches les papiers pris dans celles de Monsieur.
En dehors de la lettre de Fersen qu’il trouva sans peine, les autres étaient sans importance : quelques vers galants, une autre lettre, signée Montesquiou et annonçant à Monseigneur un tonnelet d’armagnac, un ou deux placets demandant un secours. Mais le billet de Fersen valait son pesant de poudre à canon.
À peine le chevalier eut-il jeté les yeux sur les lignes tracées par son ami que la répugnance qu’il éprouvait à violer ainsi le secret d’une correspondance, se doubla d’une profonde tristesse. Quelle folie que cette lettre ! Quelle folie que ces mots d’amour brûlants adressés à une Reine ! Dans ces deux petites pages, il y avait de quoi ruiner à jamais le bonheur du Roi, sa confiance en son épouse et, peut-être, faire répudier Marie-Antoinette !
Axel commençait par remercier avec émotion sa souveraine d’une avance de cent mille livres et d’une pension de vingt mille qui allaient lui permettre d’acheter le régiment Royal-Suédois et « de reparaître la tête haute » devant son père. Puis il se désespérait à l’approche de son inévitable départ avec le comte de Haga qu’il devait escorter encore jusqu’en Suède. Enfin il suppliait la bien-aimée de lui permettre de retourner la nuit suivante « dans ce délicieux asile où la Divinité avait daigné venir à lui ».
Soucieux, Gilles replia la lettre, la glissa dans la poche de son gilet, refermant par-dessus plus étroitement, pour une protection encore plus efficace, l’habit d’uniforme. Puis, battant le briquet, il fit brûler dans la cheminée les autres papiers pris sur le prince. Enfin, sans même s’accorder le réconfort d’un verre de vin, encore qu’il en éprouvât le plus vif désir, il s’en alla rejoindre dans la cour son chef qui s’impatientait.
— Vos cinq minutes ont été longues, Monsieur. Je vous excuse parce qu’il n’était pas prévu que vous preniez la garde cette nuit et que vous venez d’arriver au corps, mais veillez à l’avenir à ne pas utiliser sept minutes quand on vous en donne cinq !
Il n’y avait rien à ajouter. Gilles enfourcha son cheval pour rejoindre le palais et s’en aller attendre, à la porte des appartements royaux, le retour de Louis XVI qui, au contraire de la Reine, ne couchait jamais à Trianon.
C’était la première fois qu’il prenait la garde à Versailles et, malgré l’habitude des palais royaux que lui avait donnée l’Espagne, il en éprouvait une émotion bizarre qui lui ôta le sommeil et l’empêcha de rejoindre la petite pièce réservée chaque nuit à l’officier de quartier.
Toute la nuit, il visita les différents postes de garde, parcourant couloirs, galeries et escaliers étendus entre les divers appartements royaux. Le bruit de ses pas éveillait les échos endormis où se confondait le temps. De loin en loin, à l’appel de l’officier, résonnait le vieux cri dont avaient retenti, depuis le XVe siècle, toutes les demeures royales de France.
— Hamir 2 !…
Pour celui qui, comme le jeune homme, assumait pour la première fois cette garde nocturne l’impression était profonde. Les siècles s’abolissaient pour ne laisser subsister que la seule grandeur de cette monarchie française. La nuit se peuplait des fantômes surgis des profondeurs du temps, à l’appel des voix vivantes de ces hommes qui, en venant occuper les places toujours chaudes des disparus, juraient à leur tour de vivre et de mourir à leur poste de confiance.
Et lui, Gilles de Tournemine prenait, dans cette nuit qui semblait ne devoir jamais finir, une conscience plus aiguë encore de son devoir envers ce roi dont il s’était fait volontairement l’homme lige et le défenseur, l’épée et le rempart. Sur sa poitrine il y avait la lettre de Fersen et cette lettre lui semblait s’alourdir d’instant en instant. Elle pesait le poids d’un honneur de reine et d’une menace étendue sur toute une famille. À cet instant où il pouvait mesurer les misérables mots de l’amour humain à l’échelle de la grandeur d’un trône, Gilles se prenait à détester Marie-Antoinette, femme avant d’être reine, à cause de l’écrasante responsabilité qu’elle lui faisait inconsciemment porter.
Il réfléchit longuement à ce qu’il convenait de faire et lorsque, à sept heures du matin, les Gardes de la Porte vinrent relever la Compagnie Écossaise, sa décision était prise : il fallait restituer la lettre à Fersen mais en l’obligeant à regarder en face les conséquences possibles de sa conduite ; en lui faisant comprendre, par tous les moyens, la vilenie de sa conduite envers celui dont il souhaitait devenir le serviteur à part entière et qui, par sa générosité, lui en donnait même les moyens.