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— Cent mille livres ! grommelait Gilles bouillant de colère, cent mille livres et encore vingt autres mille livres de pension annuelle ! Et qu’est-ce que monsieur le comte de Fersen va offrir en échange à Sa Majesté le roi Louis, seizième du nom ? Une vie de dévouement, un respect et une admiration totals ? Allons donc ! Une paire de cornes !… Et cela se dit gentilhomme !… Ayant ressassé cela toute la nuit, il était encore si furieux en rejoignant l’hôtel des Gardes du Corps, qu’il ne sentait aucune fatigue.

Avec la sensation d’entrer dans un bain calmant il y trouva Pongo drapé dans un grand tablier blanc, aussi frais que s’il n’avait pas galopé une partie de la nuit et occupé à étaler sur une nappe propre le déjeuner qu’il était allé chercher à l’auberge voisine et qui se composait d’une noix de veau à l’oseille, d’artichauts frits et d’échaudes accompagnés de cerneaux de noix.

Il accueillit son jeune maître avec le large sourire d’un homme content de son travail. Mais celui-ci considéra la table d’un œil sévère.

— Pourquoi n’as-tu pas mis ton couvert ? Quand nous ne sommes que nous deux, il n’y a aucune raison pour que nous ne mangions pas ensemble. Tu es mon frère d’armes, pas mon valet !

Avec l’air bienheureux qu’il prenait chaque fois que Gilles, en mettant l’accent sur leur passé commun, lui rendait sa place de guerrier, Pongo compléta prestement le couvert et les deux hommes s’installèrent l’un en face de l’autre.

— Alors ? fit Gilles en attaquant son veau à l’oseille tandis que Pongo remplissait les verres de rubis liquide avec une générosité qui indiquait clairement le goût qu’il avait pris pour les vins de France, tu as retrouvé le fiacre no 12 ?

Pongo fit signe que oui, puis ajouta :

— Voiture jaune entrée dans Paris, pris le grand chemin où mur être construit 3, roulé longtemps jusqu’à petite rue donnant sur grand chemin.

— Tu as pu savoir le nom de la rue ?

Le sourire de l’Indien s’élargit jusqu’à lui couper la figure en deux parties presque égales.

— Pongo tout savoir. Rue Neuve-Saint-Gilles au Marais, numéro 10, déclara-t-il après avoir tiré de sa vaste poche un petit papier couvert d’une écriture enfantine. Dame s’appeler comtesse de La Motte-Valois. Habite là avec époux, vieille cousine et homme de plume avec ridicule chapeau noir.

Tu veux dire que ce jeune homme qui était avec elle dans la voiture est un écrivain ?…

— Non, pas écrivain. Lui écrire lettres pour la dame.

— Son secrétaire alors ? Voilà qui est bizarre ! Cette femme qui n’a pas de voiture personnelle peut s’offrir un secrétaire ? Au fait, comment as-tu pu savoir tout cela ?

— Causé avec homme qui allume et éteint lumières dans rue. Homme aimer beaucoup vin blanc et cabaret pas loin !

Gilles se mit à rire et remplit de nouveau le verre de son précieux serviteur.

— Tu l’as emmené boire un pot ? Et il n’a pas eu peur de toi ?

Les épais sourcils noirs de l’Iroquois s’arrondirent, épousant parfaitement la forme de ses yeux assez semblables à des billes d’agate.

— Peur ? Pourquoi ? Pongo dire être serviteur grand seigneur espagnol amoureux de dame. Donner argent et homme-lanterne très content, dire même Pongo nom jolie camériste : « Rosalie Brissaut »…

— Comment sais-tu qu’elle est jolie ? Tu l’as vue ?

— Oui. Sortait pour aller église… très, très jolie !

Et les mains de Pongo esquissèrent la forme d’un corps féminin aux appas exubérants, tandis que la mine de leur propriétaire virait à l’extase.

— Je vois ! soupira Tournemine. Juste ce que tu aimes ! Eh bien mon ami, je ne t’empêche pas de tenter ta chance, bien au contraire. Si tu peux, grâce à la femme de chambre, pénétrer dans la maison de la comtesse, tu me rendras un grand service. Mais nous en reparlerons ce soir. Pour le moment, viens m’aider à me laver et à me changer. Il faut que j’aille à Paris. Pendant mon absence promène-toi un peu dans Versailles et tâche de nous trouver un logement convenable… et pas trop cher. Ma solde est de deux mille livres et j’ai l’intention de toucher le moins possible à l’argent de la duchesse. Quelque chose dans les cinquante livres par mois serait bien.

Un moment plus tard Gilles, nu comme un ver dans un grand baquet à lessive, s’ébrouait sous la douche froide que Pongo, grimpé sur un tabouret, lui dispensait généreusement à l’aide d’un arrosoir.

1. Note de l’auteur : suit ce qui est le fruit de mes recherches personnelles et pourrait éclairer différemment les relations de la Reine avec la comtesse de La Motte-Valois. Quant à ce comte Esterhazy il est le grand-oncle de l’homme qui joua dans l’affaire Dreyfus un si triste rôle.

2. Contraction de l’anglais I am here, ce cri était une survivance demeurée traditionnelle de la première compagnie des archers écossais formée pour le service du roi Charles VII.

3. Le mur des Fermiers Généraux était commencé depuis quelques mois.

CHAPITRE VII

UNE MATINÉE BIEN REMPLIE…

Axel de Fersen n’avait pas dû se coucher de bonne heure car, lorsque Gilles pénétra dans sa chambre de l’hôtel d’York vers midi, les volets étaient hermétiquement clos et le comte étalé, bras en croix, sur son lit, dormait encore comme un bienheureux.

La chambre sentait fortement le cognac. Un flacon entamé et quelques verres disaient assez que les Suédois avaient dû avoir soif à leur retour de Versailles à cause de la route, peut-être, et de la fraîcheur du petit matin. Tournemine alla ouvrir la fenêtre et les volets, afin de laisser entrer l’air frais du dehors, referma la bouteille demeurée débouchée, non sans s’être adjugé une honnête ration puis, enjambant l’archipel de vêtements épars sur le superbe tapis rouge, posa la main sur l’épaule de son ami et se mit à le secouer avec modération.

— Axel ! appela-t-il, Axel, réveille-toi ! J’ai à te parler.

Mais l’autre ne bougeant toujours pas, il le secoua vigoureusement et comme cela n’opérait pas davantage, il décida d’employer les grands moyens. Passant derrière les grands paravents qui fermaient le cabinet de toilette, il empoigna le pot de belle faïence de Nevers et, calculant soigneusement sa position, laissa couler un mince filet sur la figure du dormeur. Cette fois il obtint un résultat :

Fersen toussant, crachant et vociférant se dressa d’un bond, sauta sur ses pieds et, vacillant quelque peu sur ses jambes en homme qui ne sait trop de quel côté il va tomber, décocha à son ami un regard où l’hébétude faisait place peu à peu à la colère.

—… pas fou, non ? En voilà une façon de réveiller les gens ! articula-t-il d’une voix épaissie par l’alcool et le sommeil. Ce sont là des façons… des façons…

— Des façons d’ami ! J’ai à te parler, Axel, et de choses graves qui ne pouvaient attendre que tu consentes à ouvrir les yeux. Et comme ils ne m’apparaissent pas encore très ouverts…

Reposant son pot à eau, le chevalier sortit dans le couloir, appela Nicolas Carton qui, ayant assisté sans oser l’empêcher à son entrée tumultueuse, patrouillait dans les environs, il commanda un pot de café très fort et un déjeuner « un peu solide ». Après quoi, refermant la porte, il alla remplir la cuvette d’eau.

— En attendant le café, va te plonger la tête là-dedans, tu verras plus clair.

Fersen, en chemise fendue montrant ses jambes maigres, fourrageait dans ses cheveux avec une grimace douloureuse, en homme dont la tête n’est pas au mieux de sa forme.

— Quelle heure est-il ? demanda-t-il enfin en se dirigeant vers la table de toilette.