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Lauzun haussa les épaules et s’en alla vérifier devant une glace la parfaite ordonnance de sa cravate.

— À moins que je ne vous tue, ce qui briserait dans l’œuf votre belle carrière à venir… et ne changerait rien à la situation car, à peine serez-vous mort, que je me ferai une joie d’aller embrocher proprement votre gentillâtre Suédois pour lui apprendre à traiter un Biron de menteur !

— C’est un risque à prendre et j’estime qu’il en vaut la peine. Quand souhaitez-vous que nous réglions cette affaire ?

— Mais… si vous n’y voyez pas d’inconvénient, tout de suite ! Ma voiture est en bas et peut nous conduire dans un lieu fort tranquille. À moins que vous ne souhaitiez que nous nous mettions à la recherche de ces témoins qui semblent vous tenir si fort à cœur ?

— Allons donc ! j’allais vous prier d’en finir le plus vite et le plus discrètement possible ! Quant à votre voiture, si vous voulez bien m’y donner une place, je serai ravi de faire route avec vous…

En quittant la chambre, Tournemine trouva Sven dans le couloir et répondit par un sourire au coup d’œil interrogateur du Suédois.

— Votre maître a besoin de vous, dit-il en anglais car Sven ne comprenait pas le français. Allez vers lui, soignez-le… et ne vous étonnez pas trop si vous constatez un changement de couleur autour de son œil gauche.

Une demi-heure plus tard, la voiture de Lauzun pénétrait sous les ombrages du Bois de Boulogne. Il faisait un temps idéal, bien ensoleillé mais pas trop chaud et, par-dessus les frondaisons touffues des arbres, le ciel était d’un bleu si profond que les rares petites plumes de nuage qui s’y égaraient semblaient n’être là que pour mieux le mettre en valeur.

Aux environs de la Croix Catelan, Lauzun fit arrêter la voiture et ordonna à son cocher de les attendre. Les deux hommes avaient, en effet, choisi de continuer à pied jusqu’à une petite clairière qui, au dire du duc, était tout à fait propice au genre de conversation qu’ils allaient avoir et qu’ils ne souhaitaient pas mener sous les yeux d’un serviteur, si dévoué fût-il. Mais la voiture devant servir au moins à ramener celui des deux combattants qui ne pourrait plus se tenir sur ses jambes, mieux valait ne pas la laisser trop loin…

Un moment plus tard, tous deux étaient face à face au milieu d’un rectangle d’herbe rase, bien sèche sur un sol suffisamment dur pour n’être point traître. L’élégant frac rayé et l’habit bleu galonné d’argent touchèrent le sol au même instant, les chapeaux suivirent et, comme s’ils participaient à un ballet bien réglé, les deux combattants se saluèrent de l’épée et tombèrent en garde à la même seconde.

Les premières passes furent rapides, silencieuses. Lauzun se battait avec une certaine nonchalance, en homme peut-être un peu trop sûr de son talent, Gilles en homme pressé qui a autre chose à faire mais cette hâte faillit lui être fatale car l’épée de son adversaire manqua sa poitrine d’une toute petite ligne.

— Le fameux Gerfaut a bien failli finir à la broche ! railla Lauzun.

— La broche qui le rôtira n’est pas encore forgée… mais je ne vois aucun inconvénient à reconnaître mes fautes. Trop de hâte nuit !

— Bah ! C’est un péché de jeunesse. Cela vous passera.

— C’est passé !

Se forçant au calme, Gilles se mit à étudier froidement le jeu de son adversaire et s’aperçut bientôt qu’il était un peu trop académique pour être efficace. En outre, la vie mouvementée que menait Lauzun, le vin, les femmes lui ôtaient de l’endurance. Gilles s’en assura en liant brusquement l’épée de son adversaire et en la faisant, d’un vigoureux coup de fouet, sauter à dix pas.

— Diable ! grogna Lauzun. Vous êtes plus dangereux qu’il n’y paraît ! Me voilà désarmé.

— Ramassez votre épée, Monsieur le duc, nous n’en avons pas terminé !

Le combat reprit, plus serré, plus acharné aussi. Mais, tandis que Lauzun s’énervait visiblement, Tournemine, à mesure que le combat durait, se refroidissait de plus en plus. Il se contenta bientôt de parer mais d’un mouvement aussi méthodique et aussi précis que s’il eût été à la salle d’armes. Lauzun s’en aperçut.

— Morbleu, Monsieur ! Quel jeu jouez-vous ? Est-ce que vous me ménageriez ?

— N’en croyez rien… et voyez plutôt !

Un dégagement rapide, une fente encore plus rapide et l’épée, glissant le long des côtes du duc, ouvrit un sillon sanglant dans la fine batiste de sa chemise.

Lauzun vacilla, l’épée lui échappa des mains et il serait tombé si Gilles, se précipitant, ne l’avait rattrapé dans ses bras.

— Vous ai-je gravement touché ?

— Je ne crois pas, fit Lauzun en s’efforçant de sourire ; mais soyez aimable de me ramener à la voiture, je ne me sens pas bien…

Pris d’un malaise subit, en effet, il s’évanouit entre les bras du chevalier brusquement très inquiet car il n’avait pas souhaité frapper gravement son adversaire. Il le déposa dans l’herbe aussi doucement que possible afin d’essayer de se rendre compte du dommage, et de voir s’il pouvait appliquer un premier secours comme il avait appris à le faire aux armées.

Le sang coulait assez abondamment de la blessure. Pour tenter de l’arrêter, il arracha la chemise déjà largement tachée, en fit un gros tampon qu’il appliqua et maintint à l’aide de son ceinturon tout en maudissant la précaution illusoire qu’avait prise Lauzun en laissant la voiture à l’écart, comme si le cocher pouvait avoir le moindre doute sur ce qu’allaient faire sous les arbres deux hommes armés et légèrement trop courtois l’un envers l’autre durant le trajet. Évidemment, la voiture n’aurait pu franchir le rideau d’arbres et de broussailles qui les entourait, mais le cocher aurait pu être d’un sérieux secours pour ramener son maître. Tout ce qu’il restait à faire maintenant était d’emporter lui-même le blessé.

Confiant dans sa force il allait se décider à le charger sur ses épaules quand une voix courtoise murmura derrière son dos :

— Il vaudrait mieux ne pas déplacer cet homme avant de savoir s’il est gravement atteint. Puis-je l’examiner ?

En bon Breton nourri du lait des légendes, Gilles crut un instant qu’un génie de la forêt était tout juste sorti des taillis pour venir à son aide. L’homme qui lui faisait face était une sorte de gnome aux jambes grêles, au buste étroit surmonté d’une tête énorme dont le visage n’était pas plus réussi : teint plombé, nez écrasé au-dessus d’une bouche légèrement tordue, yeux jaunes tachés de gris qui lui donnaient un regard assez effrayant ; mais cette laideur était pleine d’intelligence et la voix grave, profonde et musicale à la fois qui en sortait possédait un charme étrange :

— Faites, Monsieur ! murmura le jeune homme.

Êtes-vous médecin ?

— J’ai pris mes grades à l’Université d’Édimbourg.

— Êtes-vous donc écossais ? fit Gilles en anglais. Vous n’avez pourtant aucun accent.

Le petit homme qui s’était agenouillé pour enlever le pansement sommaire et examiner la blessure, se détourna légèrement avec un demi-sourire qui ne le rendait pas beaucoup plus beau.

— J’ignorais que l’on cultivât les langues chez Messieurs les Gardes du Corps ! répondit-il dans la même langue. Leur culture, en général, ne va pas si loin…

— Cela ne signifie pas que la mienne soit tellement étendue. J’ai appris l’anglais tout enfant. L’Amérique a fait le reste.