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— Ah ! Vous avez combattu là-bas, pour la liberté d’un peuple et vous en êtes à vous battre les uns contre les autres ? L’humanité, décidément, ne peut pas dépasser l’étape de la chenille, elle n’aura jamais d’ailes. Le goût de la fraternité devrait suivre pourtant celui de la liberté…

Le curieux regard jaune, qui rappelait assez celui d’un chat ou d’un tigre, enveloppa cependant le jeune homme d’une sorte de sympathie mais, tout en parlant, les mains du médecin, qui étaient belles et soignées, avaient poursuivi leur ouvrage, sondant la blessure avant de remettre en place le pansement sommaire, substituant seulement sa propre cravate au ceinturon qu’il rendit à son propriétaire.

— Ce ne sera pas grave. Deux ou trois semaines de lit et il n’y paraîtra plus. L’épée a glissé le long des côtes, malheureusement !

Tournemine crut avoir mal entendu.

— Malheureusement ? Je pense que la langue vous a fourché ?

— En aucune façon ! Je refuse de croire que ce serait une perte pour le genre humain que Monsieur de Lauzun disparût de la surface de la terre.

— Comment ! Vous savez qui il est ?

— Tout le monde connaît Monsieur de Lauzun, ricana l’étrange praticien. Il est assez turbulent et assez débauché pour cela ! Lui et ses pairs sont l’ivraie qui étouffe et détruit ce bon grain qu’est le peuple, ce géant malade qui respirerait mieux si on l’en délivrait !

Le ton, à la fois amer et sarcastique du petit médecin, frappa le chevalier qui murmura :

— Mais… vous le haïssez ?

— Moi ? Je ne hais personne, Monsieur, mon art me l’interdit ! À preuve, lorsque vous aurez remis cet homme dans sa voiture, vous lui ferez prendre quelques gouttes de ceci, ajouta-t-il en tirant de sa poche une petite fiole emplie d’un liquide de couleur sombre. Il se sentira mieux. Mais… si je cessais un jour d’être médecin, alors, oui… je crois que je saurais très bien haïr !

— Cesser d’être médecin ? Comment cela est-il possible ? N’avez-vous pas voué votre vie au service de l’humanité dont vous parlez si bien ?

— Qui vous dit que je m’en désintéresserais ? Je crois, au contraire, que je m’occuperais d’elle plus encore qu’à présent, mais autrement ! Voyez-vous, Monsieur, il n’y a pas que le corps que l’on puisse soigner chez l’homme. Il y a aussi l’esprit et celui de ce temps est bien malade. Enfin !… Si vous voulez bien m’aider, nous allons transporter votre blessé à sa voiture. Ensuite, je retournerai à mes travaux.

— Vous travaillez ici, dans ce bois ?

— J’y pose des pièges afin de me procurer les animaux dont j’ai besoin pour mes expériences sur l’électricité. Voyez-vous, jusqu’à ces derniers temps, j’étais médecin des Gardes du Corps du comte d’Artois, mais mes travaux ne plaisant pas à ces messieurs de l’Académie, on m’a retiré ma charge et mes finances s’en ressentent…

Lauzun dûment installé dans sa voiture sous l’œil d’ailleurs parfaitement indifférent de son cocher, Gilles lui fit absorber quelques gouttes tirées du flacon brun et voulut ensuite le rendre au médecin qui refusa.

— Ma foi, non, vous pouvez encore en avoir besoin car vous me semblez manier l’épée avec une grande aisance.

— Alors permettez-moi au moins de vous rétribuer, fit Gilles en portant la main à son gilet, et vous remercier de vos soins.

— Laissez ! Cela n’en vaut pas la peine. Quant à me remercier… eh bien venez me faire visite un jour. Rien ne me cause plus de joie qu’une bonne conversation avec l’un de mes semblables. Et c’est une joie dont je manque beaucoup depuis que je ne suis plus qu’un médecin comme les autres. J’habite rue du Vieux-Colombier, quartier Saint-Germain-des-Prés, au no 47…

— Fort bien, Monsieur ! J’aurai un de ces jours plaisir à vous la donner, fit Gilles en s’inclinant légèrement. Mais me direz-vous qui je dois demander ?

Le petit homme parut grandir tout à coup de quelques coudées.

— Je suis le docteur Jean-Paul de Marat 1, dernier rejeton, né en Suisse, d’une illustre famille espagnole, fit-il avec une emphase qui eût prêté à sourire avec un visage moins dramatique que le sien. Tout à votre service !

Il salua à son tour puis disparut dans les broussailles du bois aussi prestement qu’un furet. Gilles le regarda s’évanouir dans la nature puis remonta dans la voiture où Lauzun reprenait lentement ses esprits, non sans s’être un instant penché vers le chauffeur.

— Ramène vite ton maître à l’hôtel de Biron 2, lui dit-il, mais arrête-moi à la barrière.

— Je peux aussi bien vous déposer à l’hôtel d’York, mon officier, puisque vous y avez laissé votre cheval…

— Merci. Mais fais ce que je te dis. Ton maître a besoin de soins urgents. Une voiture de place fera aussi bien l’affaire.

Tandis que l’agréable route des bords de Seine déroulait son paysage derrière les vitres du carrosse et que le blessé, sous l’influence de la potion offerte par l’étrange docteur, sombrait dans un sommeil déjà réparateur, Gilles se permit quelques instants de détente. Il était satisfait d’avoir paré au plus pressé car il était assuré maintenant que Lauzun ne traînerait pas Fersen sur le pré avant le départ du Suédois pour la Suède et d’autre part il était peu probable que celui-ci, en admettant que l’avertissement donné fût demeuré lettre morte et une fois passé le premier accès de mauvaise humeur, osât se rendre à un rendez-vous d’amour, surtout avec une reine, décoré d’un œil « au beurre noir » et d’un menton enflé. Et quand la voiture l’arrêta, généreusement, passé le pont Louis XVI 3, le jeune homme s’aperçut qu’il était près de deux heures 4, qu’il avait grand faim et il décida de s’offrir un bon déjeuner avant d’entamer la seconde partie de son programme du jour : les affaires de Maria-Cayetana et les siennes propres.

Grâce à Jean de Batz, il connaissait quelques-unes des meilleures tables de Paris. Parmi celles-ci, Tournemine affectionnait particulièrement celle du sieur Hue, passage des Petits-Pères, où, dans un beau salon fleuri capable de contenir près de quatre-vingts personnes, on trouvait d’admirables écrevisses et des matelotes d’anguilles dignes d’éloges. Aussi, passant rapidement à l’hôtel d’York pour récupérer Merlin, se hâta-t-il de repasser la Seine, au Pont-Neuf cette fois, et de gagner les abords du Palais-Royal que la construction des galeries neuves décidées par le duc d’Orléans transformait en un vaste chantier, poussiéreux par temps sec et affreusement boueux par temps de pluie.

Ce jour-là, le temps était à la poussière et Gilles se sentait le gosier tapissé de bure quand il atteignit la ruelle, encombrée de carrosses, de cabriolets, de chevaux, et de chaises à porteurs où se balançait la belle enseigne peinte et dorée du sieur Hue annonçant que l’on se trouvait là chez le meilleur « restaurateur » de Paris 5. Mais les odeurs qui emplissaient l’atmosphère auraient réveillé un mort tant elles annonçaient de succulences.

Il y avait beaucoup de monde sous les lambris pimpants du célèbre « restaurant » : hommes élégants appartenant aux couches les plus huppées de la capitale, magistrats, financiers, officiers aussi, souvent accompagnés de femmes toujours jolies et très parées mais dont les atours un peu trop riches dénonçaient clairement pour la plupart la profession. Quelques-unes même étaient seules et paraissaient chercher un compagnon. Quant aux rares femmes du monde qui s’y mêlaient, elles étaient sans doute de celles qui, suffisamment affranchies de préjugés, trouvaient follement original de jouer l’audace en coudoyant des filles entretenues.

Le sieur Hue en personne, voltigeant à travers son salon dans un frou-frou de taffetas puce comme un bourdon affairé, conduisit le nouvel arrivant vers le fond de la pièce en s’excusant beaucoup d’être obligé de l’installer à une table déjà occupée. Il l’amena ainsi devant une petite table parée de lin blanc et fleurie de candides marguerites où un vigoureux jeune homme portant la petite tenue bleu et rouge d’officier des Cent-Suisses, très semblable d’ailleurs à celle que portait Gilles – à cette différence près que les galons du Suisse étaient d’or au lieu d’être d’argent –, était occupé à faire disparaître méthodiquement un buisson d’écrevisses capable de servir d’abri à un escadron.