— Parce qu’il vous a beaucoup regardé, lui !…
— Ah ! Nous nous sommes peut-être rencontrés à la Cour du roi Charles III mais je n’en ai pas gardé le souvenir, fit Gilles hypocritement.
On les introduisit alors dans un beau salon, fort bien meublé mais dont la décoration principale consistait en vitrines renfermant quelques pièces de joaillerie et d’orfèvrerie d’un style un peu lourd peut-être, mais fort belles cependant et qu’Ulrich entreprit d’examiner d’un œil expert.
— Vous vous connaissez en bijoux, mon cher baron ? demanda Gilles amusé de le voir sortir de sa poche une petite lorgnette et la visser sur son œil droit.
— Je me connais en tout ce qui est beau ou bon : les vins, les chevaux… les femmes ! Quant aux bijoux, c’est vrai, je m’y connais un peu : la baronne, meine mutter, en avait beaucoup et de très jolis !
Un instant plus tard Boehmer, habit de velours rouille tendu sur un ventre respectable et cheveux de même nuance, faisait irruption dans le salon et se précipitait vers Winkleried les mains tendues :
— Monsieur le baron ! Quelle joie de vous revoir ! Il me semble qu’il y a un siècle ! Mais prenez donc la peine de vous asseoir… J’espère que vous n’êtes pas venu jusqu’ici ces jours derniers ? Nous étions absents pour affaires, mon associé et moi. Et que puis-je faire pour vous ?
— Pour moi, rien, fit le Suisse tranquillement. Mais pour mon ami, beaucoup ! Il désire acheter votre sacré collier !…
— Mon collier ?… Quel collier ? Tout de même pas le…
— Mais si, mais si, « le »…
— Vous pensez bien, Monsieur, que je ne viens pas acheter pour moi ! coupa Gilles, vexé par la mine effarée du joaillier. Je ne suis, auprès de vous, que l’envoyé de l’une des plus grandes et des plus riches dames de ce temps : Son Excellence, Madame la duchesse d’Albe, ainsi qu’en fait foi la lettre que voici ! ajouta-t-il froidement en tirant de sa poche quelques-uns des papiers que lui avait remis l’intendant Diego. J’ajoute que les fonds nécessaires à l’achat sont déjà déposés à la banque Lecoulteux où ils n’attendent que notre accord pour vous être remis ! Mais je vous en prie, lisez !
Boehmer chaussa ses lunettes, parcourut sans hâte excessive la lettre qu’on lui avait remise, puis retira ses lunettes, essuya son front où la sueur perlait puis, avec un profond soupir, rendit le papier au jeune homme.
— Je vois, Monsieur, je vois ! Malheureusement, je suis contraint, à mon grand… très grand regret, croyez-le bien, de vous refuser : le collier n’est plus à vendre !
— Comment cela : plus à vendre ? Mais il est à peu près invendable !
La mine contrite de Boehmer était à peindre :
— Pourtant il est vendu… ou peu s’en faut : j’ai donné ma parole et je…
— Permettez, Monsieur ! coupa le chevalier. C’est au personnage qui sort d’ici que vous avez donné parole ?
— Eh bien… oui ! C’est à ce personnage. Il représente une princesse qui…
— La princesse des Asturies, je sais ! Et votre parole est formellement donnée ? Irrévocablement ?
— Pas tout à fait malgré tout ! Vous comprenez bien que je ne peux laisser une telle pièce sortir de France tant que Sa Majesté la Reine, à qui nous destinions ce collier, ne nous en aura pas donné permission formelle en refusant une dernière fois d’en faire elle-même l’acquisition. À cet effet, nous devons, mon associé et moi, nous rendre demain à Versailles.
Gilles laissa s’installer un court silence pour permettre à Boehmer de contempler encore un peu le sceau et les armes de la fastueuse maison d’Albe dont il semblait ne pouvoir détacher ses yeux, des yeux dans lesquels le Breton crut bien voir le reflet d’un regret.
— Le prix du collier était bien de seize cent mille livres, n’est-ce pas ? demanda-t-il avec beaucoup de douceur.
— Seize cent mille livres, en effet…
— Et… c’est le prix que va vous payer l’ambassade d’Espagne ?
Le joaillier devint tout à coup très rouge. Gilles comprit qu’il avait touché une corde sensible.
— Ou… i. Enfin…
— Enfin… pas tout à fait ! On vous a fait ressortir, n’est-ce pas, les difficultés où vous êtes de vendre ce collier, l’énormité de la somme et l’honneur qu’il y aurait pour vous à ce que ce bijou devienne le trésor d’une royale cassette ? On vous a peut-être aussi demandé… quelques délais de paiement.
— C’est assez l’usage.
— Allons donc ! Pas quand on s’apprête à devenir reine d’Espagne et que l’on a derrière soi l’or d’Amérique ! Sa Majesté le Roi vous l’aurait payé comptant si la Reine n’avait eu ce beau geste de refuser un tel présent ! Et moi, Monsieur, au nom de Madame la Duchesse d’Albe, je vous dis ceci : donnez-nous la préférence et non seulement vous aurez l’argent le jour où sera conclu le marché mais nous paierons cinquante mille livres de mieux !
Boehmer à présent transpirait comme une gargoulette. Il tira son mouchoir, épongea à grands tapotements nerveux son front, ses joues, son cou…
— Vous êtes le diable, Monsieur ! Je vous l’ai dit… j’ai donné ma parole et…
— Pas tout à fait : vous l’avez dit aussi ! Ne pouvez-vous répondre à… ce personnage que Sa Majesté la Reine désire réfléchir encore un peu avant de prendre sa décision ?…
— C’est difficile… très difficile ! Tôt ou tard, l’envoyé espagnol saura…
— Rien du tout ! Ou tout au moins, il ne pourra rien dire si nous savons nous y prendre !… Au fait, ne pouvez-vous me montrer cette merveille ? Cela vous permettrait de réfléchir un instant, de consulter votre associé peut-être…
— C’est une idée ! s’écria Winkleried. Montrez-lui donc l’objet, mon cher Boehmer !
— Mais… tout de suite ! Je vais seulement chercher Bassange : nous avons chacun une clef du coffre où il est enfermé.
Boehmer reparut au bout d’une minute, flanqué d’un homme brun, plus jeune que lui, pas très grand mais bien tourné avec une figure agréable, qui était Paul Bassange, son associé. Celui-ci portait sur ses deux bras un gigantesque écrin de cuir rouge et or, à joints de cardan, d’où pendait une étiquette grande comme un mouchoir sur laquelle le prix était inscrit en gros chiffres bien noirs.
Le jeune associé de Boehmer salua Winkleried avec un sourire et Gilles avec un regard à la fois surpris et admiratif.
— C’est Monsieur qui désire acquérir notre collier ?
— Pour la duchesse d’Albe, oui, mon ami. Ouvrez l’écrin !
Bassange posa la boîte sur une table où jouait un rayon de soleil, fit fonctionner les serrures et souleva le couvercle.
— Voilà ! dit-il simplement.
Les deux jeunes gens ne purent retenir un cri d’admiration. L’écrin ouvert venait de s’emplir d’éclairs. Sur le lit de velours noir un fleuve de feu étincelait, rayonnait par ses milliers de facettes, renvoyant en flèches aveuglantes les couleurs du prisme aux quatre coins de la pièce.
— Six cent quarante-sept diamants ! commenta Boehmer.
— Deux mille huit cents carats ! fit Bassange en écho.
D’un doigt respectueux Winkleried toucha le rang de dix-sept pierres, grosses comme des noisettes, qui formait le premier tour de cou.
— Superbe ! souffla-t-il soudain enroué, vraiment… admirable ! J’espère que la princesse des Asturies est belle ! Autrement, ce serait dommage… !
— Elle est loin d’être belle, marmotta Gilles qui, juste à cet instant, imaginait le visage passionné de Cayetana surgissant de ce joyau fabuleux qui envelopperait ses épaules d’un manteau scintillant et allumerait des éclairs jusqu’aux pointes de ses seins. Par contre Madame d’Albe est l’une des femmes les plus séduisantes que je connaisse…