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— C’est à la reine Marie-Antoinette qu’il irait le mieux ! s’écria Boehmer avec une espèce de rage. Il a été fait pour une blonde ! Nous aurions été comblés qu’elle le prenne et si nous n’avions à ce point besoin d’argent, jamais nous n’accepterions de le laisser sortir de France. Mais nous avons des créanciers et la plus grande partie de ce que nous possédons est englouti dans ce collier.

— Alors ayez au moins la satisfaction de le savoir à l’un des plus jolis cous d’Europe ! Allez à Versailles demain, Messieurs, mais ne donnez aucune réponse à votre acheteur avant de m’avoir vu. Pouvez-vous au moins me promettre cela ?

Les deux bijoutiers se consultèrent du regard. Ce fut Bassange qui répondit.

— Si nous vous revoyons très vite, oui. Mais que pensez-vous faire ?

— Voir la Reine, moi aussi, et lui demander de vous dire, si elle refuse encore, qu’elle préférerait savoir ce collier chez la duchesse d’Albe plutôt que chez une cousine pour laquelle je ne crois pas qu’elle déborde d’affection ! À moins, ajouta-t-il avec une perfide douceur, que vous ne préfériez prendre ce soir votre décision ? En ce cas, vous me trouverez jusqu’à demain matin à l’hôtel d’York, rue du Colombier…

Le valet qui avait introduit les deux jeunes gens reparut donnant tous les signes d’une intense agitation.

— Eh bien quoi ? Qu’y a-t-il, Werner ? demanda Boehmer avec agacement. As-tu encore laissé entrer quelqu’un ? Il m’a semblé entendre le marteau de la porte.

— C’est que… cette fois c’est un prince : Monseigneur le comte de Provence !

— Quoi ?… Mon Dieu, Messieurs, il me faut vous chasser. Il est impossible de faire attendre, même une seconde, un prince du sang et…

Gilles reprit son chapeau qu’il avait posé sur une chaise.

— Ne vous troublez pas, Monsieur Boehmer : nous partons ! Nous n’avons d’ailleurs plus rien à nous dire pour ce soir ! Mais songez à ma proposition !…

Il avait hâte à présent de sortir dans l’espoir d’apercevoir l’homme qu’il croyait bien avoir attaqué la nuit précédente mais, comme on pouvait déjà entendre le bruit de pas dans l’escalier, Bassange barra le chemin vers la porte.

— Pas par là, s’il vous plaît ! Sinon vous allez vous trouver face à face avec le prince. Vous ne souhaitez pas être vus, j’imagine ?

— J’aimerais mieux pas, encore que le prince ne me connaisse pas.

— Mais il pourrait poser des questions… ennuyeuses ! C’est un homme très curieux. Venez plutôt par ici…

Il ouvrait une petite porte dissimulée dans une boiserie supportant un panneau de glace, découvrant un étroit couloir obscur dans lequel il les fit entrer tandis que Boehmer se portait au-devant de l’illustre visiteur.

— Vous allez connaître les secrets de la maison, dit-il avec un sourire, mais vous êtes devenu d’emblée un fort important client. Suivez ce couloir. Au bout, vous trouverez un petit escalier qui aboutit derrière une tenture et qui vous ramènera presque dans la cour. Excusez-moi seulement de ne pas vous accompagner.

— Mais nous n’allons rien y voir ! protesta Winkleried.

— Que si ! Laissez-moi seulement refermer la porte. Bonsoir, Messieurs !

En effet, la porte refermée, Gilles s’aperçut qu’on y voyait autant que lorsqu’elle était ouverte grâce au panneau de miroir qui était fait d’une glace sans tain.

— Ah ! Je comprends, murmura Ulrich. Eh bien, allons !

— Un instant !… rien qu’un instant !

À travers la glace il pouvait voir en effet les deux joailliers qui revenaient dans le salon, escortant deux hommes dont l’un présentait une certaine ressemblance avec le Roi.

Le profil était semblable et aussi le haut front intelligent mais, nettement plus petit que son frère, le comte de Provence était aussi beaucoup plus gros. À cause de son amour immodéré de la bonne chère et des vins généreux son corps, vêtu d’un taffetas du même bleu que ses yeux, brodé, avec un art infini, de fleurs étranges au cœur d’argent, était si lourd, malgré sa jeunesse 3, que ses petites jambes courtes et déjà envahies par la graisse semblaient avoir peine à le porter.

— Eh bien ? chuchota Ulrich. Vous venez ?

— Encore un instant, je vous prie ! répondit-il les yeux rivés au miroir.

À voir cet homme au teint vermeil, au visage aimable et souriant et qui jetait autour de lui des regards pleins de satisfaction, un doute lui venait. Était-ce bien celui qu’il avait laissé inanimé dans un fourré de Trianon, la nuit précédente ? Sa victime lui avait paru plus grande, moins étoffée aussi… Mais le prince se mit à parler et les derniers doutes désertèrent l’esprit du jeune homme : c’était bien lui !

— Messieurs, disait Provence, je viens comme le bon badaud parisien que je suis contempler vos trésors. On dit tant de merveilles de votre fameux collier que l’envie m’est venue de le contempler à mon tour. Montrez-le-moi donc !

— Rien de plus facile, Monseigneur. Nous l’avions justement sorti de son coffre afin de procéder à l’examen de l’un des fermaux dont l’émaillage nous avait paru un peu faible. Votre Altesse Royale n’aura même pas à patienter un instant : le voici.

Quelle que pût être l’envie de Tournemine de demeurer plus longtemps et d’entendre tout ce que le prince avait à dire, il se résigna cependant à abandonner la place pour ne pas se donner aux yeux de Winkleried les couleurs déplaisantes d’un espion.

Sur la pointe des pieds, évitant de faire le moindre bruit, les deux jeunes gens suivirent le couloir qui était heureusement habillé de tapis, descendirent un petit escalier pris dans l’épaisseur du mur et, après avoir soulevé une portière, se retrouvèrent en effet dans une petite antichambre assez obscure qui, par une petite porte simplement fermée d’un gros verrou, les fit passer dans la cour.

— Vous me direz si je me trompe, fit Winkleried en se hissant sur le vigoureux mecklembourgeois qui semblait supporter si aisément sa pesante carcasse, mais j’ai eu l’impression que vous n’aimiez pas beaucoup le comte de Provence ?

— Qu’est-ce qui peut bien vous faire penser une chose pareille ?

— L’expression de votre visage quand vous le regardiez, tout à l’heure… et puis cette grande sympathie qui m’est venue pour vous. Monsieur Mesmer, l’homme au baquet…

— Au baquet ?

— Oui, au baquet… la grande cuve autour de laquelle il fait asseoir les gens pour les guérir. Jamais entendu parler du docteur Mesmer ?

— Jamais… ou si vaguement !

— Je vous expliquerai ! C’est un grand homme !… Eh bien, Monsieur Mesmer prétend que, si l’on a de la sympathie pour quelqu’un, on éprouve tout ce qu’il ressent.

— Mais le comte de Provence dans tout cela ?

— C’est très simple : je ne peux pas le voir en peinture ! C’est un homme faux et dissimulé. Voilà pourquoi j’ai si bien deviné que vous ne l’aimiez pas !

Gilles se mit à rire.

— Winkleried, mon camarade, j’ai l’impression que nous allons être de grands amis tous les deux ! Je vous ai déjà bien des obligations.

— Rien du tout ! Vous rentrez à Versailles avec moi ?

— Pas ce soir. J’ai encore à faire à Paris et dans ce quartier justement.

— Alors, je vous laisse. Où habitez-vous à Versailles ?

Tournemine lui expliqua alors qu’il était provisoirement campé à l’hôtel des Gardes du Corps mais qu’il avait chargé son domestique de lui trouver un logis capable de convenir à la fois à sa situation dans le monde et à une bourse modestement garnie.