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Le jeune homme n’eut aucune peine à se faire indiquer l’hôtel de Rohan-Strasbourg où habitait le cardinal 2. Mais ce matin la chance n’était pas avec lui : lorsqu’il arriva rue des Francs-Bourgeois, ce fut pour y apprendre que Son Éminence avait quitté Paris aux premières lueurs de l’aube sans daigner indiquer où elle se rendait. Était-ce sa terre de Coupvray, était-ce son évêché de Strasbourg ? Il fut impossible de tirer la moindre indication d’un portier obstiné à demeurer incorruptible.

Il ne restait plus à Gilles, déçu et furieux, qu’à chercher dans une autre direction mais le Diable seul savait dans laquelle ! Fallait-il aller à Bordeaux ?… Ce Cagliostro paraissait bien trop malin pour cela…

Mais après tout, tant qu’il savait où trouver Judith, qu’avait-il besoin de courir après le sorcier ? Il est vrai que, enfermée derrière les murs sombres du vieux palais des Médicis, elle était à peu près aussi inaccessible, aussi lointaine qu’une habitante d’une autre planète. Qu’elle y fût en danger s’il essayait de l’en arracher, cela, Gilles voulait bien le croire même si son amour s’en révoltait.

Il commençait à comprendre que la fréquentation des grands de ce monde est plus souvent génératrice de peine et de douleur qu’une obscure existence, surtout pour les cœurs purs, et il souhaitait passionnément, à cette heure, retrouver avec Judith l’obscurité dont, adolescent, il avait tant désiré sortir.

Jadis il avait rêvé d’emporter Judith jusqu’aux rives sauvages d’Amérique pour y recommencer une vie en fondant avec elle une nouvelle dynastie de gerfauts. À présent c’était au cœur du vallon de La Hunaudaye, à l’abri des vieilles tours que la forêt enveloppait comme un manteau, qu’il souhaitait l’emmener, loin du bruit des Cours, loin des ambitions des hommes… loin de ses propres ambitions parce qu’un jour de bonheur auprès de Judith lui semblait à présent infiniment plus précieux qu’une année entière sous les lambris dorés de Versailles…

L’heure cependant n’était pas encore aux rêves. Affamé et désireux de faire un peu de toilette, le chevalier prit la direction de l’hôtel d’York où il était certain de trouver, auprès de Nicolas Carton, tout ce dont il pouvait avoir besoin.

Par la place de Grève il gagna le Pont-Neuf et sa foire permanente qui avait toujours le privilège d’amuser en lui l’adolescent encore si proche.

C’était le seul pont qui ne fût pas transformé en rue par la double rangée de maisons qui chargeait tous les autres. Celui-ci ressemblait davantage à un jardin grâce aux étalages des fleuristes et des marchands de fruits qui débordaient jusque sur la chaussée. Mais on y trouvait bien d’autres choses encore aux éventaires de plein vent : des ravaudeuses et des fripiers, des cordonniers et des marchands de rubans, des gargotiers qui mijotaient dans d’énormes marmites une inquiétante cuisine, des cireurs de bottes et des tondeurs de chiens, des charlatans qui vous arrachaient une dent au son d’une musique assourdissante ou vous vendaient des élixirs capables de guérir aussi bien de la vieillesse que des cors aux pieds. Une étonnante kermesse quotidienne.

Ce matin Paris semblait de bonne humeur. L’orage de la nuit l’avait lavé de frais. Et puis, les nouvelles que les chalands descendus de Montereau dans la nuit avaient apportées étaient bonnes. Elles disaient que les récoltes seraient superbes, qu’il y aurait du pain pour tous et en abondance, que les prix n’en seraient point trop élevés…

Tandis que le jeune homme guidait son cheval à travers le pittoresque déballage des marchands en répondant d’un sourire à l’invite d’une poissarde ou au clin d’œil d’une fille, son regard fut attiré par le plumail rouge flottant sur le chapeau d’un grand gaillard qui portait l’uniforme blanc à plastron rouge du régiment de Soissonnais. C’était un sergent recruteur et il était au travail car sa main gauche reposait sur l’épaule d’un jeune homme de seize ou dix-sept ans, tandis que dans sa main droite il faisait sauter négligemment une bourse de cuir qui semblait confortablement garnie.

La voix sonore de l’homme s’entendait de loin mais ce qu’il disait n’intéressait personne car lui et ses pareils n’étaient pas rares sur le pont et, en outre, n’importe quel Parisien un peu au fait des choses aurait pu débiter son boniment sur la gloire et le plaisir que l’on trouvait à servir le Roi, sur l’élégance de l’uniforme, son pouvoir sur les filles, l’excellence de la cuisine des armées et les hauteurs extravagantes de la paie. Mais le jeune garçon pour lequel le sergent se mettait ainsi en frais ne semblait pas disposé à se laisser convaincre. Il secouait la tête avec un sourire gêné, faisant des efforts timides pour échapper à la lourde patte rivée à son épaule. Gilles l’entendit balbutier :

— J’aimerais bien, monsieur le sergent, mais je ne peux pas… Il faut que je m’occupe de ma sœur. Elle n’a que moi au monde et vous voyez bien qu’elle est infirme.

En effet, accrochée à l’autre bras du jeune homme, une fillette de quatorze ou quinze ans suivait avec des yeux pleins d’angoisse le dialogue des deux hommes. Elle avait un visage doux, assez joli mais trop pâle, une épaule plus haute que l’autre et elle boitait visiblement.

— Tu t’occuperas bien mieux d’elle quand tu lui enverras une partie de ta solde. Elle pourra rester tranquillement chez elle, peut-être même avoir une servante… T’as pas idée de tout ce que tu pourras arriver à gagner avec nous ! Qu’est-ce que c’est ton métier ?

— Mon métier ? J’en ai pas… Je gagne ma vie et la sienne en faisant le portefaix…

— Et tu fais la fine bouche ? Sacré tonnerre, mon garçon, le fourniment du soldat en campagne est deux fois moins lourd qu’une bille de bois ou un sac de sable. Tu peux dire que t’as une vraie chance de m’avoir rencontré ! Tiens, on va aller boire un pot au cabaret, c’est moi qui régale. Et puis tu me signeras un papier…

La fillette se mit à pleurer, tirant son frère par la manche.

— L’écoute pas, Gildas ! Il veut nous séparer ! Viens ! Allons-nous-en !… Je t’en supplie !

— Tu ne sais pas ce que tu dis, la fille ! Je te dis moi que c’est pour son bien… et pour le tien ! Allons, laisse-le ! Vous me remercierez plus tard !

D’une bourrade il repoussa la fillette qui trébucha et tomba sur le bord du trottoir avec un cri de douleur. En même temps il faisait un signe à deux de ses hommes qui se tenaient aux aguets un peu plus loin puis empoignait solidement le jeune homme qui se jetait déjà au secours de sa sœur.

— Ça a assez duré ! Tiens-toi tranquille…

— Cela a assez duré, en effet ! Lâchez cet homme ! ordonna sèchement Tournemine qui avait interposé le large poitrail de Merlin entre le sergent et ses hommes.

Le racoleur grimaça un sourire.

— Y a aucune raison, mon lieutenant ! Ce garçon ne demande pas mieux que servir le Roi… Le tout est de s’entendre.

— C’est pas vrai ! s’écria le garçon qui reprenait visiblement courage devant ce secours inattendu. Ça fait une heure que je lui dis que je ne veux pas m’enrôler… à cause de ma sœur. Je vous en prie, Monsieur l’officier, dites-lui de me laisser tranquille…

— C’est ce que je fais. Allons, sergent, vous savez très bien que le Roi veut que cessent ces pratiques de l’enrôlement forcé.

— Y me l’a jamais dit ! riposta l’homme, visiblement de mauvaise humeur. Et mon colonel non plus ! On manque de monde chez nous et si je reviens sans personne ça va être ma fête !