Ils l’avaient traîné jusqu’au pied du rocher. Sa nuque et ses épaules reposaient sur la paroi moussue. La terre dégelée laissait couler goutte à goutte une eau boueuse qui ruisselait le long de ses joues dont le creux livide s’approfondissait sans cesse.
– Malheureux, dit le maire, y a-t-il du bon sens à manier un blessé pareil! Les frères se regardèrent avec embarras comme s’ils allaient parler, mais ils se turent.
– Vous auriez pu au moins essayer de le panser. Voyons, Louis, toi qu’as fait la guerre…
– On a essayé, dit le second des Heurtebise.
Dans ses poings, crispés, ramenés sur sa poitrine, l’agonisant tenait le mouchoir de Jean-Louis, et il fixait maintenant cette proie de ses yeux effrayants, aussi vides que ceux d’un mort. Le garçon expliqua, en un flot de paroles confuses, qu’il le lui avait arraché des mains.
– Essayez un peu de le lui prendre, il grince des dents comme un rat.
Mais le maire ne semblait pas pressé de renouveler l’expérience. L’idée absurde que l’homme qu’il avait sous les yeux n’était réellement qu’un cadavre ranimé par on ne sait quelle force mystérieuse venait de s’emparer de lui, et il résistait presque désespérément au désir morbide de faire partager cette conviction aux deux gars qui, surpris de son silence, échangeaient déjà entre eux des regards ironiques. Il demanda sournoisement:
– C’est-il possible qu’un homme tienne en vie, arrangé comme ça? Regarde sa poitrine, Heurtebise, elle est déjà toute bleue.
– Sûrement qu’il n’ira pas loin. On devrait l’interroger maintenant ou jamais.
– L’interroger! comment veux-tu que j’interroge ça? Il n’a pas plus de connaissance à ct’heure qu’un vrai mort.
– Savoir… Il y a cinq minutes, il marmottait encore, pas, Louis?
La visible terreur du maire lui rendait courage. Il cracha dans ses mains.
– Allons-y! Pas besoin de s’en faire pour un assassin, il ne s’est pas tant gêné avec la vieille dame, hein?
Il se mit à genoux, cracha de nouveau, et colla sa bouche à l’oreille du moribond.
– Hé, vieux! dit-il de cette voix grasse qui lui gagnait le cœur des filles – hé vieux! recommence, fais ta prière.
Les mots parvinrent sans doute jusqu’à la cervelle obscure du misérable, car le gémissement qui s’exhalait sans arrêt de sa bouche entrouverte, cessa.
– Juste comme tout à l’heure, remarqua le grand Louis triomphant. Et maintenant sûr qu’il va parler, hein, Claude?
Le sang, qui avait coulé le long du dos jusqu’au cou alors qu’il était couché tête en bas au revers de la pente, faisait, entre le col et la chemise, une boule épaisse de sang coagulé. Cette espèce de tumeur frémit.
– Laissez-le tranquille, bégaya le maire d’une voix tremblante.
Une des mains se détacha du mouchoir, s’éleva lentement à la hauteur du menton. Elle était si livide que les cernes des ongles malpropres s’y détachaient avec une extraordinaire netteté. Un long moment, elle resta ainsi suspendue, hésitante, puis reprit son ascension, flotta une seconde à quelque distance du front, retomba lourdement sur les genoux.
– Le gars doit faire son signe de croix!
Mais comme ses camarades, il ne pouvait maintenant détacher ses yeux de la cime du grand orme qu’ils examinaient branche à branche avec une curiosité mêlée de peur.
III.
– Il n’y aura pas de messe ce matin, que je te dis, Sainte Nitouche! Et peut-être pas avant dimanche, ainsi!
– Et pourquoi ça, mademoiselle Céleste? On va sûrement me le demander…
– Si on te le demande, tu répondras que tu n’en sais rien.
Le petit clergeon fait docilement «oui n de la tête. C’est le fils de Mme Gaspard, une veuve, et il doit rentrer à l’automne au séminaire de Gap, à l’école des prêtres. Ses traits charmants ont une gravité précoce. La vieille déteste, sans d’ailleurs savoir pourquoi, les beaux yeux longs, toujours cernés d’une ombre bleue, la bouche pâle, la double fossette du menton, aussi doux que celui d’une femme. Quand il sourit, ses narines battent, comme ses paupières bistrées, à la même cadence.
– Tiens! dit-elle tout à coup, prends ça, et fiche-moi le camp.
Elle lui a mis dans la main une grosse pomme et le pousse vers la porte, en grognant. Elle ne s’expliquera jamais ce brusque mouvement de pitié, peut-être de tendresse, et lui ne se l’explique pas non plus. Comment devinerait-il qu’elle a cru reconnaître, soudain, en un éclair… Oui, c’est bien ainsi qu’il devait être, voilà quinze ans: un autre petit paysan tout pareil, avec son sourire triste… le nouveau curé de Mégère.
– À qui parlez-vous, Céleste? demande le prêtre de l’autre côté du mur. Ne craignez rien, je suis réveillé depuis longtemps.
Elle dénoue en hâte le cordon de son tablier, court jusqu’à la porte, et reste sur le seuil, très rouge.
– À l’enfant de chœur, monsieur le curé. Il venait s’informer, rapport à votre messe. Vous pouvez pas dire votre messe aujourd’hui.
– Priez-le d’entrer.
Elle revint dans la cuisine, bourrue. Quel plaisir elle aurait à calotter ce jocrisse! Mais il ne perdra rien pour attendre!
– M. le curé t’appelle, dit-elle avec un rire forcé; mouche ton nez, tâche d’être poli, et ne va pas le fatiguer avec tes contes. Pensez! après une nuit pareille.
Le nouveau curé de Mégère est dans son lit, enveloppé d’une écharpe de laine noire qui se croise à la hauteur de la poitrine et fait plusieurs fois le tour de ses hanches. Une couverture est jetée sur les jambes et il tient son bréviaire d’une main, tandis que l’autre caresse le front de l’enfant, y dessine vaguement une croix.
– Comment vous appelez-vous? dit-il.
– Gaspard André.
Ce vous fait monter un peu de sang aux joues du petit garçon. L’instituteur lui-même le tutoie toujours, sauf une fois l’an, à la visite de M. l’inspecteur.
– Votre nom de famille?
– Gaspard.
– Alors vous devez dire André Gaspard. André, je regrette que vous vous soyez dérangé inutilement ce matin. Peut-être savez-vous que…
– Oui, oui, monsieur le curé, commença l’enfant, les yeux brillants de plaisir sous les paupières baissées.
Mais le prêtre mit un doigt sur sa bouche.
– Chut! ne parlons pas de ces choses horribles. Hélas! vous ne vous y intéressez que trop. Il faut tâcher d’écarter tout cela de votre pensée, mon ami.
Ses traits se crispèrent douloureusement, tandis qu’il contemplait le mince visage tourné vers lui avec une sorte de compassion paternelle.
– Regardez-moi, fit-il de sa voix calme, regardez-moi dans les yeux, tout droit, n’ayez pas peur. Lorsque Dieu nous met en présence d’un maître, l’avenir peut dépendre d’un premier regard bien franc, bien net. Sinon, que ne risque-t-on pas! Nous sommes destinés à travailler ensemble, mon enfant. «Destinés», comprenez-vous? Le destin – réfléchissez un peu à cela – c’est un beau mot, un mot divin, de ces mots qu’un petit garçon doit comprendre; les mots divins sont faits à son usage, ce sont des mots innocents.