Выбрать главу

— La loi, seulement la loi ! Mais nous irons jusqu’au bout de ce qu’elle nous permet, contre ceux que nous savons prêts à aller jusqu’au bout de ce qu’elle leur défend.

Ce samedi 20 juin en tout cas, revenant de dîner chez ses parents, elle était de fort méchante humeur. Embossée à l’angle de l’avenue et de la place de la Liberté, elle n’attendait qu’un taxi. Elle n’attendait rien d’autre et surtout pas un homme. L’éternel reproche : Pourquoi ne te maries-tu pas ? associé à l’autre : Sinon, pourquoi vivre toute seule ? (sous-entendant, il va de soi, le contraire), l’insistance d’un père vantant les vertus fonctionnaires de l’excellent petit cousin Raul, l’acrimonie d’une belle-mère furieuse de n’avoir plus de belle-fille à réduire en servage et, pour couronner le tout, les propositions gaillardes d’un suiveur l’avaient exaspérée. Et voilà que ce dernier, ni vieux ni jeune, ni beau ni laid, portrait robot du bonhomme quelconque dont le dégoût ne retient pas un seul trait, osait lui crocheter le bras. Et pif, et paf, la gauche, la droite parties en même temps lui remettaient la tête en place, le laissaient planté sur l’asphalte, furieux, mais criant tout de même :

— Attention, idiote !

Parce que, dans la hâte d’échapper, Maria traversait sans regarder. Au nez d’une voiture. Qui malgré le feu vert stoppa en deux mètres, les freins hurlant aussi fort que le chauffeur, mais ne put éviter de rouler sur un pied droit dont tourna la cheville. C’est en sautillant sur le pied gauche que Maria dut accueillir ce garçon trapu à visage carré, barré d’une moustache en trait, qui ouvrait la portière et se précipitait pour lui porter secours, la laissant balbutier plusieurs fois :

— C’est à cause de ce type…

Ce qu’on remarque en de tels instants, on ne saurait l’expliquer. Tandis qu’il se baissait, ce garçon, et à genoux, d’autorité, palpait le pied tordu, le déchaussait, mettait dans sa poche l’escarpin à talon cassé, Maria, en équilibre instable, observait à la lueur laiteuse d’un réverbère cette raie bien nette, partant d’une tonsure à peine grande comme une pièce de monnaie pour filer vers le front dans le même axe que la forte arête du nez. Mais la raie, le nez, la moustache, le menton carré remontaient déjà à sa hauteur et c’est la voix chaude, modulée, qui devint surprenante pour ne rien dire, cependant, qui le fût :

— Vu ! À mon avis il n’y a rien de cassé. Vous avez une belle entorse. Prenez mon bras. Bien entendu, le salaud qui vous importunait s’est éclipsé.

Du suiveur en effet, à plus de cinquante mètres, le dos s’enfonçait dans la nuit. Clopinant, accrochée au bras de l’inconnu, Maria se retrouva d’abord assise sur un banc dominé par la statue de la Liberté nourrissant dans l’ombre deux jumeaux symboliques, puis après quelques hésitations sur le siège arrière d’une Volvo filant vers l’hôpital. À la souffrance près, taraudant son pied nu, elle éprouvait surtout de la confusion : un vague sentiment d’avoir, sous prétexte de soins, consenti à son propre enlèvement.

*

Intriguée par ce visage qu’elle avait vu quelque part, ce ne fut pas elle pourtant qui le reconnut ; et pas davantage le scribouillard de l’admission ni les filles de service. Ce fut le médecin de garde : un maigriot à blouse immaculée, bien peigné, bagué d’une chevalière d’or parallèle à une alliance de platine. Repérant l’insigne fiché dans sa boutonnière, il en dévisagea le porteur et faisant la grimace jeta, agressif :

— Alors, monsieur Manuel Alcovar, on écrase les jeunes filles maintenant ?

La protestation de Maria parut le décevoir :

— Franchement, docteur, c’est ma faute.

Mais le coup d’œil inquiet de la blessée, sa petite moue — exprimant seulement le regret d’avoir été si peu physionomiste — lui donnèrent le change :

— Dommage ! grinça-t-il. La presse aurait soigné la publicité du sénateur.

— Au moins vous, vous ne cachez pas votre sympathie ! fit Manuel amusé, en se retirant.

Une heure plus tard, après une radio, le praticien achevait de plâtrer sa cliente. Il n’avait pas cessé d’exciter la victime contre le chauffard qui décidément, pratiquant le gros et le détail, valait au volant ce qu’il valait sur l’estrade. Paternel, accordant à Maria deux mois d’incapacité de travail, il terminait en lui tapotant la joue :

— N’ayez pas peur : on vous défendra. De toute façon ce monsieur n’a pas été maître de sa voiture, n’est-ce pas ? Avec le certificat que je vais vous signer, vous pourrez l’attaquer en dommages-intérêts.

*

Qui ne demande rien, parfois, obtiendra beaucoup. Alcovar, vraiment ? Le « tenorino » de la Révolution ? Maria n’éprouvait d’ordinaire qu’indifférence à l’égard des politiques. Le sénateur jouissait d’une réputation d’orateur avantagé par son physique comme peut l’être celle d’un acteur ou d’un chanteur. Une flatteuse légende assurait qu’orphelin, élevé par charité, puis carrier, puis mineur, il avait fini par entrer à l’École normale. On était très divisé à son sujet dans la famille.

— C’est un prof comme moi, mais qui a fait son trou, disait le père.

— C’est un de ces bavards qui jurent de rendre quotidien le miracle de la multiplication des pains et qui pour l’instant nous fichent dans le pétrin, grinçait la belle-mère, répétant une formule chère au curé de la paroisse.

Maria n’avait pas d’opinion. Elle ne s’en vantait pas, mais elle avait quelque part un rôle discret, pratique, réclamant plus de soins que d’idées, susceptible de lui faire comprendre la vocation du sénateur. Ça lui suffisait. Ça continuait à l’occuper, en même temps que son petit combat personnel de fille d’un premier lit évadée à vingt et un ans d’un rôle de cendrillon et retombée, pour vivre, sous la coupe d’un chef de bureau alternant la hargne et la galanterie. Alcovar, vraiment ? C’était lui ? Et alors ? On a sa fierté. On ne fait pas de chantage à la notoriété. Manuel Alcovar appartenait à un parti dont les célébrités jouissaient d’un traitement strictement calculé pour leur permettre de rester pauvres. Mais eût-il été riche — et dans son tort — que Maria, par défi, se fût fait un plaisir de lui faire cadeau de toute indemnité. Maria n’aurait pas su dire pourquoi, mais cela l’agaçait de repenser à ce visage carré, sérieux, où la petite moustache tirait un trait au-dessus d’une lèvre charnue, pourpre, appétissante comme un fruit. Elle ne souhaitait en aucune façon le revoir.

Or le lendemain, dès l’ouverture des portes, à l’heure de la visite, il s’était pointé, le sénateur, au chevet de Maria, qui à son grand étonnement venait d’être retirée de la salle commune et tranférée en chambre particulière — « aux frais et sur demande de la famille » —, d’après l’infirmière-major. Il tenait dans une main un bouquet de ces jeunes roses forcées dont, sur un cœur compact, se retournent deux ou trois pétales pourpres à revers orange ; et, dans l’autre main, un formulaire de constat à l’amiable plié dans une pochette bleue timbrée de la devise du parfait accidenté : sang-froid, politesse et sincérité.

— Nous avons cinq jours, avait-il dit, mais mieux vaut sans attendre faire le nécessaire.

Pour se couvrir ? Même pas. Il avait ajouté :

— Mieux vaut aussi que mes freins m’aient trahi : je suis assuré tous risques.

*

Tous risques, vraiment ? Il en négligeait quelques autres. Comment, déjà, regarder sans embarras cet homme important qui déposait toute importance et, plein d’attention pour une gamine de rien du tout, enlevait lui-même une à une les épingles qui retenaient le bouquet dans son papier cristal, trouvait un vase, y disposait les roses, se piquait, se suçait un doigt emperlé d’une petite goutte de sang et enfin tirait son stylo pour compléter sa déclaration… Nom ? Prénom ? Âge ? Profession ? Adresse ? D’une pierre deux coups, il n’avait qu’à noter ; il pouvait pour la même raison fournir son pedigree en échange, glissant sur ses titres, insistant légèrement sur ses trente-sept ans, puis sur son célibat — salué du demi-sourire que méritait le fait d’être sur ce point payé de retour :