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Maria boitille. Tout dépend de ce qu’elle peut trouver dans le coffre dissimulé sous le portrait de sa grand-mère. Elle est la seule, la légitime héritière. Mais comment oublierait-elle qu’elle l’est parce que aucun des siens n’est revenu de la noce ? La combinaison, de six lettres, elle croit la connaître pour avoir entendu par hasard Mme Pacheco souffler dans l’oreille de son mari : « C’est toujours CARMEN ? » et l’avoir vue cinq minutes plus tard revenir du bureau avec un bracelet et un collier. La combinaison a pu changer et dans ce cas tout est perdu.

Certes, Maria est presque riche : l’appartement, à lui seul, vaut dix fois ce qu’on lui demande. Mais dans un délai de huit jours, et compte tenu des complications légales que soulèveraient l’établissement préalable d’actes de décès, les vérifications, les chicanes notariées, voire les tracasseries policières, comment pourrait-elle le vendre ? Oui, tout dépend de ce coffre, dont le contenu est bien à elle et auquel, pourtant, elle ne devrait toucher qu’après inventaire, envoi en possession, paiement des droits de succession. Bel exemple de cas de force majeure bousculant le cas de conscience ! Bel exemple de délit nécessaire ! Maria retire le portrait de sa grand-mère. La plaque d’acier bleuâtre, hérissée de six boutons, apparaît, et avec elle le vrai problème : où est la clef ?

*

Elle fouille. Dans les quatre tiroirs du bureau parmi un mélange de papier à lettres, de papier pelure, de carnets, de cahiers, de rouleaux de scotch, de grattoirs, de ciseaux, de loupes, de gommes, de crayons feutres, de cartouches Waterman, de craies, de fusibles, de boîtes de punaises, d’agrafes, de trombones, de tubes de colle, il y a bien une douzaine de clefs non étiquetées, ouvrant Dieu sait quoi ou n’ayant plus rien à ouvrir : en tout cas pas la bonne qui est nickelée et sur un anneau de cuivre, genre boucle d’oreille de gitane, associée à ce pointeau qui s’enfonce dans un trou prévu au revers de la porte du coffre pour changer la combinaison.

Voyons le classeur. Maria, qui devient fébrile, triture des dossiers, des paquets de lettres, des dizaines de numéros de Enseñanza, la revue professionnelle. En vain.

Maria retourne la carpette coin par coin. Elle retourne tous les cadres. Elle soulève tous les objets creux. Elle observe avec accablement les quelque deux mille livres surchargeant les rayonnages plaqués contre les murs : si la clef est cachée à l’intérieur de l’un d’eux, elle en a pour des heures à les examiner un par un.

Elle s’y résigne et va chercher l’escabeau qui lui a si souvent servi à faire les carreaux, tandis que Mme Pacheco et Carmen regardaient la télé. La tranche des livres est pleine de poussière et à son abondance on doit pouvoir estimer depuis combien de temps certains n’ont pas été lus. Maria éternue toutes les cinq minutes. Certains ouvrages présentent une fente excitante, mais il n’en tombe qu’un signet de carton, une coupure de journal, une note critique oubliée. La petite et la grande aiguille du cartel électrique — qui depuis vingt et un jours, impassibles, emploient les mêmes petites saccades pour pousser des secondes vers une nouvelle époque — vont se retrouver ensemble sur le VI quand Maria, bredouille, remettra en place le dernier livre : un dictionnaire latin.

La clef n’est pas dans le bureau. Reste la chambre des parents. Maria s’acharne et, cette fois, après avoir examiné le sommier, le matelas, le traversin, les oreillers, réinvente sans le savoir la patiente technique du cambrioleur. Au fur et à mesure, elle jette sur le lit le contenu de l’armoire, puis de la commode, puis du chiffonnier. Elle récupère au passage quelques billets, glissés entre des draps, mais non pas ce qu’elle cherche.

La situation devient grave. Maria attaque la cuisine où malgré la pestilence elle fouille, elle fouille, vidant sur le carreau, une par une, toutes les boîtes rangées dans le buffet. Elle piétine dans un affreux mélange de farine, de tapioca, de sel, de condiments, de pâtes, de riz, de haricots. Rien, toujours rien. Désespérée, elle erre encore çà et là ; elle inspecte les appliques, les lustres, les caches les plus saugrenues ; elle va jusqu’à grimper sur la lunette des WC pour glisser la main sous le couvercle de la chasse d’eau. Rien, toujours rien. Elle n’en peut plus. Elle titube. Elle finit par s’écrouler devant le lit de fer qu’elle occupait encore voilà dix-huit mois dans la chambre du fond : une espèce de cellule où des photos de stars et de champions voisinent avec un vieux chromo où un Christ aux cheveux longs montre du doigt son gros cœur irradié. Ses lèvres bougent. C’est fini. C’est foutu. Manuel est condamné. Le père avait sa clef sur lui.

Mais non ! C’est absurde. À supposer qu’on garde sa clef dans son gilet, quand on s’habille pour conduire sa fille à l’autel, qu’en fait-on ? On a bien autre chose en tête. On la laisse où elle est. On la laisse où elle est. Maria bondit sur ses pieds, fait derechef irruption dans la chambre. Au dos d’une chaise il y a, négligemment jeté par un homme en train de se mettre sur son trente et un, ce costume râpé, négligé, quotidien. Les mains de Maria, tremblantes, palpent le pantalon, palpent le gilet, en pure perte. Mais soudain elle pousse une sourde exclamation. En dessous de la poche-portefeuille du veston, il y a une pochette soigneusement obturée par une fermeture éclair et à travers l’étoffe Maria sent du métal, reconnaît l’anneau, la clef, le pointeau.

*

Retour au bureau. Elle a dû allumer, car la nuit tombe. Elle éteindra très vite, par prudence. Elle dormira sur place. Si vraiment comme l’assure sa concierge une parente la recherche — une parente qui a peut-être des moustaches —, si la même concierge a téléphoné, si ce que Maria a raconté a été reconnu faux, si la police possède aussi l’adresse de ses parents, il ne serait pas sain de s’attarder. Mais elle a bien vingt-quatre heures devant elle. C’est suffisant. Elle rentrera demain matin, après la levée du couvre-feu.

Elle est restée un instant rigide, devant la plaque d’acier. Si la combinaison n’a pas été changée, petite sœur que tout soit effacé ! C-A-R-M-E-N, c’est en petits déclics 3-1-18-13-5-14. La clef s’enfonce, la clef tourne, le coffre s’ouvre. Le coffre est béant et dedans, à côté des bijoux de Mme Pacheco, il y a ce petit paquet dont on pouvait espérer la présence.

— Merci ! souffle Maria, à Qui la peut entendre.

XVII

Seul depuis la veille au soir, sans aucune possibilité de sortir du réduit, Manuel pourrait se croire revenu à l’âge de treize ans lorsqu’à l’orphelinat il écopa de trois jours de cellule de discipline pour avoir rendu une rédaction dont le pieux sujet, traité chaque année — Exprimez les sentiments que vous inspire l’œuvre de charité dont vous êtes ici le pupille —, n’avait mérité à ses yeux que deux pages blanches barrées d’une courte phrase : Et si c’était mon droit ? La différence entre l’enfant et lui, il est vrai — et cette différence le ronge —, c’est que, sous ce toit, sa reconnaissance est bien due ; qu’il est et qu’il n’est pas dans son droit ; que sa résolution a quelque chose d’abusif pour ses hôtes.

En bas s’affaire Selma restée chez elle, ce jeudi, pour garder Vic et pour ouvrir la porte à Maria. Bien qu’elle ait encore quelques jours devant elle, le va-et-vient de ses talons-aiguilles, accompagné de courtes galopades, ne laisse aucun doute sur ce qu’elle fait : allant d’une pièce à l’autre, elle collecte de quoi remplir une première malle, avec l’aide excitée de son gamin qui vient de dire de sa petite voix pointue, en passant sous la trappe :