Выбрать главу

À trente mètres d’altitude, le Cavalier lâcha quelque chose de gros et d’anguleux. Les deux bolides se séparèrent. Coquille Bleue poursuivit sa trajectoire obliquement et disparut derrière les collines. En même temps, beaucoup plus proche, on entendit un froissement accompagné d’un choc sourd. Pham dépêcha son avant-dernier drone pour voir ce qu’il y avait derrière le monticule. Il aperçut un skrode et des frondaisons en désordre autour d’une tige écrasée. Il y eut un éclair soudain. Plus de drone.

Il ne restait plus que deux ennemis, dont Tige Verte.

Durant les dix secondes suivantes, on n’entendit plus aucun tir. Cependant, le silence n’était pas total. Le moignon de métal incandescent de son bras craquait et crachotait en refroidissant. Tout en haut, le sifflement de l’air qui s’échappait de la coque continuait de se faire entendre. Des jets d’air tourbillonnants balayaient le sol, au point qu’il était difficile de garder une position sans corriger continuellement la dérive avec ses réacteurs. Il laissa les courants le conduire silencieusement vers la sortie de sa petite vallée. … Un sifflement furtif qui ne venait pas de lui. Les deux Cavaliers se rapprochaient dans des directions différentes. Ils ne connaissaient peut-être pas sa position exacte, mais ils étaient capables, de toute évidence, de coordonner leurs propres mouvements. La douleur allait et venait en même temps que la conscience. De brèves pulsations de ténèbres et de feu. Il n’osait pas forcer sur les anesthésiques. Il aperçut l’extrémité d’une forêt d’appendices qui dépassait d’un monticule voisin. Il retint sa respiration pour mieux voir. Le plus probable était que les terminaisons oculaires conservaient juste assez de puissance pour détecter un mouvement. Deux secondes passèrent. Le dernier drone de Pham lui montra l’autre Cavalier en train de dériver silencieusement vers lui de l’autre côté. Ils allaient surgir tous les deux d’une seconde à l’autre. En cet instant, il aurait donné n’importe quoi pour disposer d’un drone armé. Dans son stupide bricolage, il n’avait même pas été fichu de penser à ça. Plus rien à faire. Il attendait un instant de lucidité pour bondir sur l’ennemi et tirer à tout va.

Il y eut un bruit de crécelle. Quelqu’un s’annonçait haut et fort. Le drone de Pham transmit une vue de Coquille Bleue qui roulait derrière un mur de lattes à une centaine de mètres de là. Le Cavalier allait d’un abri à l’autre, en se rapprochant continuellement de la position de Tige Verte. Et le bruit de crécelle ? Était-ce pour la supplier ? Malgré cinq mois de cohabitation avec les Cavaliers, Pham n’avait toujours pas la moindre notion de leur langage de crécelle. Tige Verte, qui avait toujours été la plus timide et la plus moralisatrice des deux, ne répondit rien. Elle répliqua en arrosant les lattes avec son arme. Pendant ce temps, le troisième Cavalier surgissait, juste assez près pour prendre Coquille Bleue sous un feu croisé. Il l’aurait carbonisé sur place si son mouvement ne l’avait pas amené juste dans le champ de tir de Pham.

Tout en faisant feu, l’humain avait bondi de son trou. Il ne pouvait pas laisser passer cette chance. S’il faisait volte-face assez vite pour s’occuper de Tige Verte avant qu’elle n’ait réglé son compte à Coquille Bleue…

La manœuvre, très simple, consistait à exécuter une pirouette qui l’aurait laissé la tête en bas face à Tige Verte. Mais rien ne lui était facile à présent. Il fit le mouvement trop vite et vit le sol s’éloigner sous lui, mais il avait bien Tige Verte dans son champ de vision, et elle était en train de tourner son arme vers lui.

Puis Coquille Bleue fonça entre deux colonnes de feu portées au blanc par le tir de Tige Verte. Sa voix résonna aux oreilles de Pham.

— Ne la tuez pas, je vous en supplie. Ne la tuez…

Tige Verte hésita, puis tourna son arme vers Coquille Bleue qui arrivait sur elle. Pham appuya sur la détente, laissant son mouvement tournant lui faire balayer le terrain devant lui. La conscience reflua au plus profond de lui. Vise bien ! Vise bien ! Il laboura la terre au-dessous de lui en creusant un sillon incandescent de matière en fusion qui s’acheva en une bouillie noire et ratatinée. La petite silhouette de Coquille Bleue roulait toujours vers l’amas informe, essayant de la sauver. Puis Pham continua son mouvement de rotation, et il ne se rappelait plus comment il fallait faire pour changer l’image. Le ciel bascula lentement devant ses yeux.

Une lune bleuâtre avec une ombre coupante en son milieu. Un vaisseau flottait tout près, hérissé de piquants qui le faisaient ressembler à quelque gigantesque insecte chitineux. Par le Qeng Ho… Où suis-je ?

Et toute conscience le quitta.

29

Il y eut des rêves. Il avait encore perdu un commandement, il s’était fait rétrograder au rang de jardinier s’occupant des plantes vertes dans la serre du vaisseau. Soupir. Son travail consistait à les arroser et à les faire fleurir. Mais il s’aperçut bientôt que les pots avaient des roues et se déplaçaient derrière son dos, sournoisement, en faisant des bruits de crécelle. Ce qui était censé représenter la beauté avait maintenant un air sinistre. Pham avait volontiers accepté d’arroser et de soigner les créatures. Il les avait toujours admirées.

Mais maintenant, il était le seul à savoir qu’elles étaient les ennemies de toute vie.

Plus d’une fois, au cours de son existence, Pham Nuwen s’était réveillé au milieu d’appareils médicaux automatiques. Il avait presque pris l’habitude de se voir entouré de cuves à l’allure de cercueil, de parois vertes, de tuyaux et de câbles. Mais cette fois-ci, c’était différent, et il lui fallut un moment pour comprendre où il se trouvait. Il y avait des arbres qui ressemblaient à des saules penchés sur lui, oscillant sous l’effet d’une brise tiède. Il avait l’impression d’être couché sur un doux matelas de mousse dans une petite clairière au-dessus d’un lac. Une légère brume d’été flottait au ras de l’eau. Tout cela était très beau, seulement les feuilles étaient velues et leur vert ne ressemblait à rien de ce qu’il avait jamais vu. C’était l’idée que se faisait quelqu’un d’autre du pays natal. Il tendit la main vers la branche la plus proche, mais elle heurta quelque chose de dur à une quinzaine de centimètres à peine de son visage. Une paroi incurvée. Exception faite des images trompeuses, elle avait la même taille que les médics de son souvenir.

Quelque chose cliqueta derrière sa tête. La scène idyllique glissa comme un décor, emportant avec elle la brise tiède. Quelqu’un – Ravna – flotta devant le caisson.

— Salut, Pham, dit-elle en plongeant la main dans le cylindre pour lui prendre la sienne.

Elle l’embrassa en tremblant. Elle avait l’air d’un fantôme. Son visage était défait comme si elle avait pleuré beaucoup.

— Salut, toi, dit-il.

La mémoire lui revenait par bribes déchiquetées. Il essaya de se repousser du lit, et découvrit une autre ressemblance entre ce médic et ceux du Qeng Ho. Il était solidement ancré.

Ravna eut un petit rire.

— Médic, déconnexion, dit-elle.

Une seconde plus tard, Pham flottait librement.

— Il me tient toujours le bras.

— Non, c’est ton plâtre. Ton bras gauche va mettre un certain temps à repousser. Il a été presque entièrement brûlé, Pham.

— Oh !

Il baissa les yeux vers le cocon blanc qui lui maintenait le bras collé au côté. Il se souvenait du combat, à présent… et il se rendait compte que certaines parties de son rêve étaient affreusement réelles.