La sagesse militaire traditionnelle dictait qu’il serait suicidaire d’attaquer le nouveau château, même dans l’état d’inorganisation où il se trouvait, avec moins d’une puissante horde. Tyrathect eut un sourire intérieur amer. Naturellement, le Sculpteur ignorerait cette sagesse. Il était persuadé de posséder une arme secrète qui lui permettrait de faire tomber ces murs à des centaines de mètres de distance. Les espions d’Acier rapportaient que sa petite armée dérisoire, avec ses canons rudimentaires, avait mordu à l’appât et commençait à remonter la côte.
Elle descendit les marches qui menaient dans la cour. Un bruit de tonnerre lointain parvint à ses oreilles. Quelque part au nord de Streamsdell, les artilleurs d’Acier commençaient leur entraînement du matin. Lorsque les conditions atmosphériques s’y prêtaient, le bruit parvenait jusqu’ici. Aucun essai n’avait lieu à proximité des terres cultivées, et seuls les Serviteurs haut placés et quelques ouvriers isolés connaissaient l’existence de ces armes. Acier possédait à présent trente canons et la poudre qui allait avec. C’étaient les artilleurs qui manquaient le plus. De près, le bruit était insoutenable. Il pouvait rendre sourd. Mais les canons eux-mêmes étaient une pure merveille. Avec une portée de près de douze kilomètres, soit trois fois celle des canons du Sculpteur, ils pouvaient tirer des « bombes » à poudre qui explosaient au moment de l’impact. Il y avait des endroits, derrière les collines du nord, où la forêt, par suite des tirs d’essai répétés, était totalement dévastée et où la terre avait été soufflée pour faire place à la roche nue.
Bientôt – dès aujourd’hui, peut-être –, les Flenséristes auraient aussi la radio.
Va au diable, Sculpteur !
Naturellement, Tyrathect n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer personnellement le Sculpteur, mais Flenser connaissait bien sa meute. Et pour cause : le Dépeceur était en grande partie issu de sa progéniture. C’était le « Gentil Sculpteur » qui l’avait mis au monde et l’avait hissé au pouvoir. Il lui avait enseigné la liberté de penser et d’expérimenter. Le Sculpteur aurait dû se douter de l’orgueil qui l’habitait, et du désir de puissance qui le ferait aller jusqu’à des extrémités que son géniteur n’aurait jamais osé envisager. Et lorsque sa nature monstrueuse était devenue claire, lorsque ses premières « expériences » avaient été connues, le Sculpteur aurait dû le faire tuer ou, tout au moins, fragmenter. Au lieu de quoi Flenser avait été autorisé à s’exiler… pour créer des monstres comme Acier, qui à son tour avait créé les siens, dans une vertigineuse escalade de démence.
À présent, avec un siècle de retard, le Sculpteur arrivait pour corriger les erreurs qu’elle avait commises. Elle venait avec ses canons ridicules, plus confiante et idéaliste que jamais, se jeter dans un piège de feu et d’acier auquel pas un de ses soldats ne réchapperait. Si seulement il y avait un moyen de la prévenir… La seule raison de la présence ici de Tyrathect était le serment qu’elle s’était fait de causer la perte du Mouvement flensériste. Si elle pouvait avertir le Sculpteur de ce qui l’attendait ici, si elle pouvait lui faire savoir qu’il y avait des traîtres dans son propre camp, il y avait peut-être encore une chance. À l’automne dernier, Tyrathect avait failli envoyer un message anonyme au Sud. Il y avait des marchands qui faisaient le voyage d’une contrée à l’autre. Ses souvenirs de Flenser lui disaient lesquels étaient les plus susceptibles d’impartialité. Elle avait préparé un billet, un simple morceau de papier de soie, où elle décrivait l’arrivée du vaisseau et la survie de Jefri. En faisant cela, elle avait frôlé la mort, à moins d’un jour près. Acier lui avait montré un rapport venu du Sud, où il était question de l’autre humain et des progrès que faisait le Sculpteur avec sa « boîte de données ». Il y avait des choses, dans ce rapport, qui ne pouvaient être connues que de quelqu’un qui se trouvait dans l’entourage immédiat du Sculpteur. Qui ? Elle n’avait pas osé le demander, mais elle supposait que c’était Vendacious. Le Dépeceur en elle se souvenait très bien de cette meute jumelle. Ils avaient eu des… rapports. Vendacious n’avait pas le pur génie de leur géniteur commun, mais il avait hérité d’une large veine d’opportunisme.
Acier ne lui avait montré ce rapport que pour se faire mousser, pour lui prouver qu’il avait réussi dans un domaine où Flenser lui-même ne s’était jamais risqué. Et c’était bien un succès. Tyrathect avait complimenté Acier avec une sincérité plus grande que d’ordinaire, et elle avait tranquillement remisé son projet d’avertir le Sculpteur. Avec un espion si haut placé dans son entourage, c’eût été un pur suicide.
Traversant la cour extérieure du château, elle vit que les constructions se poursuivaient activement, bien que les équipes d’ouvriers soient plus petites. Acier faisait édifier des pavillons de bois un peu partout dans la cour. Beaucoup n’étaient que des coquilles vides. Il espérait persuader Ravna de se poser sur un emplacement spécial, près du donjon intérieur.
Le donjon intérieur. C’était à peu près la seule partie du château construite aux normes de l’île Cachée. Il s’agissait effectivement d’une belle réalisation, qui aurait pu correspondre à ce que messire Acier avait annoncé à Amdijefri : un sanctuaire destiné à honorer le vaisseau et à le protéger des attaques du Sculpteur. Le dôme central était un ensemble d’une seule portée de pierres ajustées et de porte-à-faux, aussi large que la grand-salle de l’île Cachée. Tyrathect l’admira d’une paire d’yeux tout en trottant autour de lui. Acier avait l’intention de revêtir la face extérieure du dôme d’un superbe marbre rose qui serait visible du haut du ciel à des dizaines de kilomètres. Et les traquenards incorporés à la structure formaient la pièce maîtresse du plan d’Acier pour le cas où les sauveteurs ne se poseraient pas dans son autre piège.
Shreck et deux autres Serviteurs se tenaient sur les marches de la grand-salle du château. Ils se mirent au garde-à-vous en la voyant arriver. Raclant le sol de leur ventre, ils s’écartèrent tous les trois, mais peut-être pas avec autant d’empressement qu’à l’automne dernier. Ils savaient que les autres Fragments de Flenser avaient été détruits. En passant devant eux, Tyrathect leur sourit presque. Malgré sa faiblesse et tous ses problèmes, elle savait qu’elle valait largement ces trois-là.
Acier était déjà à l’intérieur, tout seul. Les réunions les plus importantes se déroulaient toujours ainsi, juste entre Acier et elle. Elle comprenait cette relation. Au début, Acier était littéralement terrorisé à sa vue. Elle était la seule personne qu’il croyait ne jamais pouvoir tuer. Dix jours durant, il avait hésité entre ramper devant elle et la démembrer. Il était amusant de voir à quel point les liens implantés par Flenser des années auparavant avaient encore de la force. Puis la nouvelle de la mort des autres Fragments lui était parvenue. Tyrathect n’était plus le Flenser par intérim. Elle s’était plus ou moins attendue à mourir, à cette époque, mais cela avait augmenté, au contraire, sa sécurité. Acier avait moins peur d’elle, et son besoin d’être conseillé en privé pouvait être satisfait d’une manière qu’il jugeait moins dangereuse. Elle était son génie dans la bouteille. La sagesse de Flenser avec le danger en moins.
Cet après-midi, il semblait presque détendu. Il lui adressa un bref signe de tête quand elle entra. Elle lui répondit de la même manière. Dans un certain sens, Acier était sa plus belle création – ou celle de Flenser. Tant d’efforts avaient été déployés pour le mettre au point. Tant de meutes avaient été sacrifiées pour obtenir la combinaison subtile dont il était formé. Elle (ou Flenser) l’avait voulu brillant et impitoyable. En tant que Tyrathect, elle avait maintenant la vérité sous les yeux. Avec tous ses dépeçages, Flenser avait créé une pauvre et triste créature. C’était étrange, mais… parfois, Acier lui apparaissait comme la victime la plus pitoyable de Flenser.