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Il avait lancé cela comme une question. Tyrathect-Flenser eut un sourire. La meute de chiots était incapable de mentir, mais il avait dans l’idée qu’Amdi connaissait très bien la réponse à sa propre question et qu’elle n’allait pas dans le sens de sa démonstration.

De l’autre côté de la salle, Acier écoutait, ses têtes penchées dans l’attitude de la bienveillance la plus tolérante.

— Je regrette, Amdi, mais c’est trop dangereux pour que tu sois le premier à essayer.

— Mais je n’ai pas peur ! Et je veux vous aider !

— Désolé. Dès que nous serons certains qu’il n’y a aucun danger…

Amdi poussa un cri d’indignation, beaucoup plus que le langage intermeutes normal, presque dans la fréquence de la pensée. Il entoura Jefri, donnant des coups aux jambes du deux-pattes avec ses petits derrières.

— Sale traître ! s’écria-t-il, continuant ses insultes en samnorsk.

Il fallut dix bonnes minutes pour le calmer. Tandis qu’il se réfugiait dans une bouderie offensée, Jefri et lui s’assirent par terre, échangeant quelques paroles en samnorsk, presque des grognements. Tyrathect faisait aller ses regards d’Acier à eux en se disant que si l’ironie était quelque chose de sonore, ils seraient tous devenus sourds depuis longtemps. Toute leur vie, Flenser et Acier avaient expérimenté sur les autres, généralement jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ils avaient maintenant une victime qui les suppliait littéralement de servir de sujet d’expérience, et il était obligé de refuser. Il n’était pas question de remettre ce refus en question. Même Jefri était d’accord là-dessus. La meute Amdi était trop précieuse pour qu’on la laisse risquer sa vie. De plus, Amdi était un octo. Cela tenait déjà du miracle, qu’une telle meute puisse fonctionner. Quels que soient les dangers que représentait la radio, ils seraient encore plus grands pour lui.

Il fallait trouver une victime adéquate. Un pauvre diable. Il y en avait tant qu’on voulait dans les cachots de l’île Cachée. Tyrathect songea à toutes les meutes qu’elle se rappelait avoir tuées. Comme elle détestait le Dépeceur, avec sa cruauté calculatrice !

Je suis pire qu’Acier. C’est moi qui l’ai créé.

Elle fit un retour sur ses pensées de la dernière heure. C’était une de ses mauvaises journées, où Flenser émergeait des replis de son âme, où elle chevauchait toute la puissance de sa raison de plus en plus haut, jusqu’à ce que cela devienne une simple rationalisation et qu’elle se transforme en lui. Mais elle gardait parfois le contrôle durant quelques secondes. Que pouvait-elle en faire ? Une âme assez forte pour cela aurait pu se désavouer, devenir une personne différente, peut-être, à tout le moins, mettre fin à ses jours.

— Je… je suis volontaire pour essayer la radio.

Elle avait prononcé ces mots presque avant même de les avoir pensés.

Mauviette. Fanfreluche.

— Hein ? fit Acier.

Mais il avait bien entendu. Le Fragment de Flenser lui sourit sèchement.

— Je veux me rendre compte par moi-même de ce que peuvent faire ces radios. Laissez-moi essayer, mon cher Acier.

Ils sortirent les radios dans la cour, du côté du vaisseau qui était caché à la vue. Il n’y aurait qu’Amdijefri, Acier et elle/lui pour assister à l’expérience. Le Fragment de Flenser avait envie de rire en sentant monter la peur. Discipline, avait-elle dit ! C’était peut-être la meilleure solution, après tout. Il/elle se tenait au milieu de la cour, laissant le deux-pattes l’aider à endosser l’équipement radio. C’était drôle d’avoir une autre créature intelligente juste à côté de soi, vous dominant de toute sa hauteur.

Les pattes incroyablement articulées de Jefri ajustèrent les jaquettes sur ses dos. Le contact était doux, insonorisant. Contrairement aux vêtements habituels, les radios couvraient les tympans. Le jeune garçon essaya de lui expliquer ce qu’il faisait.

— Vous voyez ? Cette partie-là (il souleva un coin de la grande cape) doit vous couvrir la tête. Elle contient (bla-bla) qui convertit les sons en (bla-bla) radio.

Le Fragment se déroba lorsque Jefri voulut rabattre la cape en avant.

— Non ! Je ne peux pas penser avec ce truc-là sur la tête !

Ce n’était que dans cette position, avec tous ses membres groupés et se faisant face, que le Fragment pouvait maintenir l’homogénéité de son esprit conscient. Déjà, ses parties les plus faibles dérivaient vers la panique de l’isolement. La conscience qui avait pour nom Tyrathect allait certainement apprendre quelque chose, aujourd’hui.

— Oh ! Je suis désolé.

Jefri se tourna vers Amdi pour échanger quelques mots avec lui. Quelque chose au sujet de l’ancien modèle qu’il fallait reprendre.

Amdi était têtes jointes à une dizaine de mètres de là. Il boudait, vexé d’être ignoré, nerveux d’être séparé du deux-pattes. Mais, à mesure que les préparatifs avançaient, il plissait moins le front et ses yeux s’agrandissaient de fascination. Le Fragment ressentit un élan d’affection pour ces chiots, mais cela lui passa aussi vite que c’était venu, sans que personne s’en aperçoive.

La meute d’Amdi se rapprocha subrepticement du Fragment, en profitant du fait que les capes étouffaient une grande partie de ses bruits de pensée.

— Jefri dit que nous n’aurions peut-être pas dû essayer de faire des radios accordées à la pensée. Mais je suis sûr que ça marchera ! Ça doit fonctionner ! Vous devriez me laisser essayer, ajouta-t-il avec candeur.

— Non, Amdi. Nous en avons décidé ainsi.

La voix d’Acier était pleine de sollicitude bienveillante. Seul le Fragment de Flenser percevait le rictus qui déformait presque imperceptiblement la mâchoire de deux de ses membres.

— Très bien, fit Amdi en se rapprochant un peu plus du Fragment. N’ayez pas peur, Dame Tyrathect. Les radios sont restées un bon moment au soleil. Elles devraient être à pleine puissance, à présent. Pour les faire marcher, vous n’avez qu’à resserrer les courroies, sans oublier celles du cou.

— Toutes en même temps ?

Amdi dansa d’une patte sur l’autre.

— C’est probablement préférable. Autrement, il risque d’y avoir une telle discordance dans les vitesses que…

Il se tourna pour dire quelques mots au deux-pattes. Celui-ci se pencha en avant.

— Cette courroie s’attache ici, et celle-là à cet endroit.

Il indiqua les attaches en fil d’os qui servaient à rabattre la cape sur la tête.

— Celle-ci, vous la tirez avec votre bouche, dit-il.

— Et plus on tire fort, plus la radio est puissante, ajouta Amdi.

— D’accord, fit le Fragment en se regroupant.

D’une série de mouvements d’épaules, il mit les jaquettes en place et resserra les attaches dorsales et ventrales. Ça étouffe tout. La cape se moula autour de ses tympans. Il/elle se regarda en s’accrochant désespérément à ce qui lui restait de conscience. Les jaquettes étaient magnifiques, d’un noir magique, mais avec un rien de paillettes d’or et d’argent qui seyaient à un prince flensériste. Magnifique instrument de torture. Même Acier n’avait jamais imaginé une vengeance aussi tarabiscotée. Mais qui sait ?

Le Fragment happa la courroie de tête dans ses mâchoires et tira.

Vingt ans plus tôt, lorsque Tyrathect était nouvelle, elle aimait se promener avec ses parents de fission sur les dunes herbeuses du lac Kitcherri. C’était avant la grande séparation, avant que la solitude ne conduise Tyrathect dans la capitale de la République à la recherche d’une « signification » dans sa vie. Le rivage du lac Kitcherri n’était pas fait que de plages et de dunes. Un peu plus loin, au sud, il y avait la Rochée, où les cours d’eau creusaient leur lit dans le roc pour se jeter dans le lac. Parfois, spécialement lorsque ses parents et elle s’étaient battus, Tyrathect quittait le rivage pour remonter un de ces cours d’eau, bordé de falaises lisses et escarpées. C’était une sorte de punition pour elle. Il y avait des endroits où la pierre avait une coloration vitreuse et où elle n’absorbait pas du tout les bruits. Tout se réverbérait, jusqu’aux pensées. C’était comme si elle était entourée de multiples exemplaires d’elle-même, à perte de vue, avec les mêmes pensées qu’elle, mais décalées.