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— Nous avons un énorme avantage sur l’ennemi, déclara-t-il. Nos agents siègent à leurs plus hauts conseils. Nous savons ce qu’ils savent de nous.

Ils ne pouvaient cacher aux espions ce qui était évident, mais les détails, ce n’était pas la même chose.

L’armée suivit pour commencer des routes intérieures diverses. Quelques chariots par-ci, quelques escouades par-là. En tout, le corps d’expédition comprenait mille meutes. Mais elles ne devaient opérer leur jonction qu’au plus profond de la forêt. Il aurait été plus simple de faire la première partie du voyage par voie de mer, mais les Flenséristes avaient des guetteurs partout dans les fjords. Tout mouvement de navires, même au cœur du territoire du Sculpteur, serait immédiatement connu de ceux du Nord. L’armée emprunta donc des sentiers forestiers, à travers des secteurs que Vendacious déclarait avoir nettoyés de tout agent ennemi.

Au début, l’avance fut relativement rapide, du moins pour ceux qui voyageaient dans les chariots. Johanna avait pris place dans l’un de ceux qui se trouvaient à l’arrière, en compagnie du Sculpteur et de la Boîte.

Même moi, je commence à la considérer comme un oracle sacré. Dommage qu’elle ne puisse pas réellement prédire l’avenir.

Le temps n’avait jamais été aussi radieux depuis l’arrivée de Johanna dans le monde des Dards. L’après-midi était sans fin. Cette beauté infinie la rendait étrangement nerveuse, mais elle ne pouvait rien y faire. C’était comme quand elle s’était retrouvée sur ce monde pour la première fois et que tout avait commencé à aller de travers…

Durant les premières journées sans nuit du voyage, alors qu’ils étaient encore sur son territoire, le Sculpteur lui désignait chaque pic en vue en s’efforçant d’en traduire le nom en samnorsk. Au bout de six cents ans d’existence, la reine connaissait son pays par cœur. Même les plaques de neige – celles qui étaient éternelles – avaient un nom. Elle montra à Johanna un carnet à dessin qu’elle avait apporté. Chaque page concernait une année différente et montrait les plaques de neige particulières à tel ou tel jour de l’été. En feuilletant rapidement le carnet, on avait l’impression que les taches s’animaient. Elles grossissaient ou rétrécissaient au fil des années.

— La plupart des meutes ne vivent pas assez longtemps pour ressentir cela, murmura la reine, mais pour moi ces plaques éternelles sont comme des êtres vivants. Tu vois comme elles bougent ? Elles ressemblent à des loups chassés de nos terres par le feu, qui est notre soleil. Elles tournent autour de nous et grandissent. Quelquefois, elles fusionnent en un nouveau glacier qui va vers la mer.

Johanna eut un petit rire nerveux.

— Et elles gagnent du terrain ?

— Pas depuis quatre siècles. Les étés, le plus souvent, ont apporté de la chaleur et du vent. Mais à la longue, je ne sais pas. Et cela n’a plus tellement d’importance pour moi, à présent.

Elle berça un moment ses deux chiots et se mit à rire doucement.

— Les deux petits de Pérégrin ne sont pas encore conscients. Je perds déjà le sens de la perspective !

— Mais ce sont vos petits aussi, dit Johanna en se penchant pour lui caresser la nuque.

— Je sais. La plupart de mes chiots sont partis avec d’autres meutes, et ce sont les deux premiers que je garde pour faire partie de moi.

Son membre aveugle enfouit son museau dans la fourrure de l’un des nouveau-nés. Il se tortilla en émettant un gazouillement à la limite de l’audition humaine. Johanna prit l’autre chiot sur ses genoux. Les bébés dards ressemblaient plus à des otaries qu’à des chiens. Leur cou était beaucoup plus long en comparaison de leur corps, et ils semblaient grandir bien moins vite que les petits chiens que Jefri et elle avaient eus dans le passé. Même à présent, on aurait dit qu’ils avaient du mal à accommoder. Elle passa lentement les doigts sur la nuque du chiot. Ses efforts pour suivre sa main étaient comiques.

À soixante jours, les bébés du Sculpteur ne savaient pas encore marcher. La reine portait une jaquette spéciale avec deux poches sur les côtés. Le jour, elle les y mettait, et ils pouvaient la téter à travers les poches. D’une certaine manière, la reine les traitait comme si elle avait été humaine. Elle était nerveuse quand elle les perdait de vue. Elle les cajolait et leur faisait faire des jeux de coordination. Souvent, elle les mettait sur le dos et leur tapotait les pattes l’une après l’autre, huit fois de suite. Puis, brusquement, elle touchait le ventre de l’un des deux. Ils gigotaient furieusement à la fin de chaque séquence, agitant leurs petites pattes dans toutes les directions à la fois.

— Je chatouille celui qui a été touché le dernier, expliqua la reine. Pérégrin est digne de moi. Regarde comme ils réfléchissent déjà.

Elle montra à Johanna celui qui s’était recroquevillé en boule, évitant la plupart de ses chatouillements par surprise.

Il y avait des moments où l’éducation des chiots n’avait plus rien d’humain et où elle faisait presque peur à Johanna. Ni le Sculpteur ni Pérégrin ne s’adressaient jamais à leurs petits sur des fréquences audibles. Leurs « pensées ultrasoniques », par contre, semblaient continuellement en train de les sonder. Elles consistaient en partie en vibrations régulières qui se répercutaient sur les parois du chariot. Johanna sentait le bois trembler sous ses mains. Cela évoquait le fredonnement d’une maman pour bercer son enfant. Mais Johanna voyait que ce n’était pas tout. Les petits réagissaient aux ultrasons en se contractant selon des rythmes complexes. D’après Pérégrin, il faudrait encore trente jours pour que les chiots intègrent leurs pensées conscientes à celles de la meute. Mais leur entraînement avait déjà commencé.

À intervalles réguliers, ils s’arrêtaient pour établir un campement. Les soldats se relayaient pour former des lignes de sentinelles. Même durant la partie de la journée sans nuit où ils voyageaient, ils s’arrêtaient fréquemment pour effacer leurs traces ou attendre le retour d’une patrouille d’éclaireurs, ou encore, tout simplement, se reposer. En l’une de ces occasions, Johanna s’assit en compagnie de Pérégrin à l’ombre d’un arbre qui ressemblait à un pin mais exhalait un parfum de miel. Pérégrin jouait avec ses petits, en les aidant à se dresser pour faire deux ou trois pas chancelants. Elle savait, grâce au bourdonnement qui résonnait dans sa tête, qu’il était en train de leur « penser » quelque chose. Soudain, il lui vint à l’idée qu’ils ressemblaient davantage à des marionnettes qu’à des bébés.

— Pourquoi ne les laissez-vous pas jouer entre eux, ou bien avec leurs… (frères ? sœurs ? Comment appellent-ils les enfants de l’autre meute ?) avec les enfants du Sculpteur ?

Le pèlerin, plus encore que le Sculpteur, peut-être, avait essayé d’apprendre les coutumes humaines. C’était, de loin, la meute la plus souple qu’elle eût connue. Après tout, pour accueillir un meurtrier en son sein, il fallait posséder une certaine souplesse d’esprit. Mais Pérégrin, visiblement, fut désarçonné par la question. Les vibrations dans la tête de Johanna cessèrent brusquement. Il eut un petit rire. C’était quelque chose de très humain, bien qu’un peu théâtral. Pérégrin avait passé des heures plongé dans les comédies interactives de la Boîte. Pour s’instruire ou pour se distraire, elle n’aurait pas su le dire.

— Jouer ? Avec eux-mêmes ? Oui… Je comprends que cela vous semble naturel. Mais, pour nous, ce serait une sorte de perversion. Pis encore, car certaines personnes peuvent parfois retirer du plaisir d’une perversion. Non, si un chiot était élevé en mono, ou même en duo, il deviendrait un animal au lieu d’un membre normal.