— Vous voulez dire que les chiots n’ont jamais de vie à eux ?
Pérégrin pencha ses têtes de côté et rumina près du sol tandis que l’un de lui continuait à jouer avec les chiots. Mais c’était Johanna qui avait la plus grande partie de son attention. Il adorait méditer sur les problèmes de l’exotisme humain.
— Il arrive parfois des tragédies, fit-il. Un bébé peut rester orphelin. Souvent, il n’y a pas de remède. La créature devient trop indépendante pour se fondre à une meute. Dans tous les cas, elle est condamnée à mener une vie solitaire et vide. J’ai des souvenirs personnels du caractère extrêmement déplaisant que cela peut avoir.
— Vous ne savez pas ce que vous ratez. Je sais que vous avez suivi des histoires pour enfants sur la Boîte. C’est triste de ne jamais pouvoir être jeune et écervelé.
— Hé ! Je n’ai jamais dit ça ! Au contraire, j’ai souvent été jeune et écervelé. C’est ma manière de vivre. Et la plupart des meutes sont comme ça quand elles comportent plusieurs membres jeunes issus de parents différents.
Tandis qu’ils bavardaient ainsi, l’un des chiots de Pérégrin avait réussi à ramper sur le bord de la couverture où ils étaient assis. Il tendit maladroitement son long cou vers les fleurs qui poussaient parmi les racines d’un arbre voisin. Tandis qu’il culbutait au milieu du vert et du rouge, Johanna sentit de nouveau la vibration. Les mouvements du chiot devinrent un peu plus coordonnés.
— Ouah ! Je sens les fleurs avec lui. Je parie que je verrai avec ses yeux et vice versa avant notre arrivée à l’île Cachée de Flenser !
Le chiot recula et entama avec son jumeau une petite danse sur la couverture. Les têtes de Pérégrin bougeaient en rythme avec leurs mouvements.
— Voyez comme ils sont éveillés ! s’écria-t-il avec admiration. Nous ne sommes pas tellement différents des humains, Johanna. Je sais que vous êtes très fiers, vous aussi, de vos petits. Mais le Sculpteur et moi, nous nous demandons ce que les nôtres deviendront. Elle est si brillante, et je suis, disons… un peu fou. Ces deux-là vont-ils faire de moi un génie scientifique ? Ceux du Sculpteur vont-ils la transformer en aventurière ? Hé ! hé ! Le Sculpteur est meilleure mulpathe que moi, mais elle n’a pas plus idée de ce à quoi ressembleront nos nouvelles âmes. Je ne tiens plus à l’idée que je vais bientôt être de nouveau six !
Scribe, Pérégrin et Johanna n’avaient mis que trois jours pour faire voile du Pays de Flenser au port du Sculpteur alors qu’il allait falloir trente jours à leur armée pour faire le même chemin à pied en sens inverse. Sur la carte, le parcours paraissait tortueux, sinuant çà et là d’un fjord à l’autre. Pourtant, sur le terrain, le premier dijour se déroula avec une facilité remarquable. Le temps sec et ensoleillé se maintenait. C’étaient les mêmes conditions que celles du jour de l’embuscade, qui semblaient se reproduire à l’infini. Un été à vent sec, disait le Sculpteur. Normalement, en cette saison, il aurait dû y avoir des tempêtes de temps à autre. Au lieu de cela, le soleil tournait inlassablement au-dessus de la voûte feuillue sous laquelle ils voyageaient, et lorsqu’ils cheminaient à découvert (jamais pendant longtemps, et uniquement lorsque Vendacious s’était assuré qu’ils ne risquaient rein), le ciel était dégagé, presque sans nuages.
En fait, ce type de temps pouvait également causer des problèmes. À midi, la chaleur devenait facilement insupportable. Le vent était constant et asséchait tout. La forêt elle-même était de plus en plus sèche. Il leur fallait faire très attention quand ils allumaient un feu. Et le ciel était si pur que les guetteurs devaient les apercevoir à des kilomètres de distance. Scrupilo était particulièrement ennuyé. Il n’avait pas prévu d’utiliser ses canons en route, mais il aurait préféré entraîner ses troupes un peu plus à découvert.
Scrupilo était membre du conseil et ingénieur en chef de Sa Majesté. Depuis son expérience avec les canons, il insistait pour porter le titre de « commandant d’artillerie ». Aux yeux de Johanna, l’ingénieur avait toujours semblé brusque et impatient. Ses membres étaient presque continuellement en mouvement. Il passait pratiquement autant de temps avec la Boîte que la reine ou Pérégrin Wickwrackbal, et pourtant il s’intéressait peu à tout ce qui avait trait aux gens.
— Il ne connaît que les machines, disait le Sculpteur, mais c’est ainsi que j’ai voulu qu’il soit. Il avait beaucoup d’inventions à son actif, même avant ton arrivée.
Scrupilo était tombé amoureux des canons. Pour la plupart des meutes, leur mise à feu était une expérience désagréable. Mais depuis le tout premier essai, il n’avait pas cessé de les faire fonctionner en vue de les améliorer. Il avait modifié les tubes, la poudre et les charges explosives. Sa fourrure était marquée de dizaines de brûlures occasionnées par la poudre. Il prétendait que le tonnerre des explosions éclaircissait l’esprit, alors que tout le monde était unanime à dire le contraire.
Chaque fois que l’armée faisait halte, on voyait Scrupilo se mêler aux canonniers pour les haranguer. Il disait que le plus petit arrêt était une occasion de s’entraîner, car en combat réel la vitesse était essentielle. Il avait fait faire de nouvelles épaulettes spéciales, inspirées des oreillettes que portaient les canonniers de Nyjora. Elles ne couvraient pas du tout les oreilles des graves, mais protégeaient les tympans du front et des épaules du membre qui était chargé de la mise à feu. Le simple fait de mettre ces épaulettes était une cause de désorientation mentale, mais elles étaient efficaces au moment de la détonation. Scrupilo les portait continuellement, sans les attacher. Elles ressemblaient à deux petites ailes ridicules qui dépassaient de sa tête et de son encolure. De toute évidence, il trouvait l’effet du tonnerre. De fait, ses canonniers mettaient également un point d’honneur à les porter en tout temps. Au bout d’un moment, même Johanna fut obligée de reconnaître que l’exercice était payant. Ils étaient au moins capables de faire pivoter leurs tubes en un clin d’œil, de les bourrer de poudre et d’un boulet factice et de hurler : « bang ! », ou son équivalent dans le langage des Dards.
L’armée transportait beaucoup plus de poudre que de nourriture. Les meutes étaient censées vivre sur les ressources de la forêt. Johanna avait peu d’expérience du camping sauvage. Tous les bois étaient-ils aussi riches ? On était loin de l’environnement urbain du Domaine Straumli, où il fallait une autorisation spéciale pour marcher hors des allées dans les parcs et où la majeure partie de la faune était composée d’imitations mécaniques des animaux nyjorains originaux. Cet endroit était plus sauvage encore que ceux qui étaient décrits dans les récits sur Nyjora. Après tout, cette planète avait connu la civilisation avant de retomber dans le médiévalisme alors que cela n’avait jamais été le cas du monde des Dards. Ces derniers n’avaient jamais essaimé sur les différents continents pour y bâtir des cités. D’après les estimations de Pérégrin, il y avait moins de trente millions de meutes dans le monde entier. Le Nord-Ouest commençait à peine à être colonisé. Il y avait du gibier partout en abondance. Quand ils chassaient, les Dards étaient comme des animaux. Les soldats sillonnaient les sous-bois. Leur mode de chasse préféré consistait à poursuivre leur proie jusqu’à ce qu’elle s’écroule d’inanition. Ce n’était pas très pratique, en l’occurrence, mais ils se rattrapaient en tendant des embuscades à leurs proies peu méfiantes.
Johanna n’aimait pas du tout cela. Était-ce une perversion propre à l’esprit médiéval ou seulement aux Dards ? Si elles n’étaient pas prises par le temps, les troupes n’utilisaient pas leurs arcs ni leurs poignards. Le plaisir de la chasse consistait en grande partie à égorger et à éventrer les proies de leurs crocs et de leurs griffes. Non que les créatures de la forêt fussent entièrement dépourvues de moyens de défense. Durant des milliers d’années, les menaces et les contre-menaces avaient eu largement le temps d’évoluer. Presque tous les animaux avaient acquis la capacité d’émettre des grincements ultrasoniques susceptibles d’inhiber totalement la pensée des meutes voisines. Il y avait des parties de la forêt qui semblaient totalement silencieuses à Johanna mais à travers lesquelles toute l’armée passait au galop en tordant le visage de douleur sous ces assauts invisibles.