Chaque fois qu’ils arrivaient devant un effondrement de terrain, ils abattaient des arbres pour construire un pont sur place. Il leur fallait un jour entier pour franchir ces obstacles. Même lorsque la route restait relativement en bon état, leur progression était d’une lenteur exaspérante. Plus personne, à présent, ne roulait en chariot. Les bords du chemin s’étaient effondrés, et les roues des véhicules tournaient parfois à vide. Sur sa droite, Johanna apercevait, en baissant les yeux, des cimes d’arbres qui poussaient à quelques mètres de ses pieds.
Ils tombèrent sur des loups le sixième jour après avoir commencé le détour. Ils avaient presque atteint le fond de la vallée. Des loups, c’était ainsi que Pérégrin les appelait. Pour Johanna, ils ressemblaient plutôt à des gerbilles.
Le dernier kilomètre avait été facile. Malgré les arbres qui les entouraient, ils sentaient le vent, sec et chaud, qui balayait la vallée. Les dernières plaques de neige, au milieu des arbres, s’étaient rétrécies au point de disparaître presque complètement, et il y avait un rideau de brume derrière la paroi nord de la vallée.
Johanna cheminait à côté du chariot du Sculpteur. Pérégrin venait à une dizaine de mètres derrière, échangeant occasionnellement une parole ou deux avec elles. (La reine, quant à elle, s’était montrée peu loquace ces derniers jours.) Soudain, il y eut un cri d’alarme lancé par un Dard qui se trouvait plus haut qu’eux.
Une seconde plus tard, Vendacious cria à son tour un avertissement. Il était à une centaine de mètres devant eux. À travers les trouées des arbres, Johanna vit que les soldats qui marchaient sur la crête suivante avaient bandé leurs arbalètes et tiraient sur le versant de la colline devant eux. Le soleil éclairait la scène de sa lumière diaprée par les sous-bois, apportant suffisamment de lumière, mais par taches mouvantes qui suivaient mal la progression de la troupe. C’était un peu le chaos. Cependant, elle aperçut des ombres qui n’étaient pas des Dards. Plus petites, brunes ou grises, elles bondissaient entre les taches de lumière et les ombres. Elles semblaient occuper toute la colline, et arrivaient sur les soldats dans la direction opposée à celle de leur tir !
— En arrière ! En arrière ! leur cria Johanna.
Sa voix se perdit dans le vacarme général. D’ailleurs, qui l’aurait comprise ?
Le Sculpteur essayait d’apercevoir quelque chose.
— Qu’est-ce que tu vois ? demanda-t-elle à Johanna en la tirant par la manche. Où est-ce ?
Elle bafouilla une explication, mais Pérégrin, qui avait vu quelque chose, lui aussi, lança une série de bruits de déglutition qui couvrirent le désordre de la bataille. Il courut vers la partie du sentier où Scrupilo essayait de pointer un canon.
— Johanna ! Aidez-moi !
Le Sculpteur eut un instant d’hésitation, puis hocha une tête.
— Ça a l’air grave. Va l’aider à déplacer son canon, Johanna.
Il n’y avait que cinquante mètres à parcourir, mais la pente était raide. Elle se mit à courir. Quelque chose de lourd et de mou s’abattit sur la route derrière elle, à l’endroit qu’elle venait de quitter. Un soldat mutilé ! Il se tordait en hurlant, une demi-douzaine de boules de fourrure de la taille d’une gerbille accrochées à sa fourrure ensanglantée. Puis un autre membre tomba sur la route, et un autre encore. Johanna trébucha à plusieurs reprises, mais ne s’arrêta pas de courir.
Wickwrackbal était têtes contre têtes à quelques mètres à peine de Scrupilo. Il était armé jusqu’aux dents de chacun de ses membres adultes : couteau en bouche et dard à la patte. Il fit signe à Johanna de le rejoindre.
— Nous sommes tombés sur… nid de… de loups, dit-il d’une voix lourde et pâteuse. Il doit être entre nous et… route qui passe là-haut. Un… monticule, comme donjon d’un château. Nécessaire détruire nid. Vous voyez ?
De toute évidence, il ne voyait rien. Il tournait la tête de tous les côtés. Johanna balaya du regard le versant de la colline. Les combats semblaient avoir diminué. Les seuls bruits que l’on entendait étaient les gémissements des Dards agonisants. Elle pointa l’index en disant :
— Vous voulez parler de ce truc noir ?
Pérégrin ne répondit pas. Ses membres étaient agités de spasmes, les poignards de ses bouches tressautaient de tous les côtés. Elle fit un bond en arrière. Déjà, il s’était blessé. Sonnez l’attaque. Elle regarda le chemin derrière elle. Elle avait eu maintenant plus d’un an pour bien connaître les meutes, et ce qu’elle voyait autour d’elle était un déchaînement de folie. Certaines meutes éclataient, courant dans toutes les directions, à des distances où il n’était plus possible de maintenir une pensée cohérente. D’autres – comme le Sculpteur dans son chariot – se recroquevillaient sur eux-mêmes, laissant à peine dépasser une tête.
Juste au-delà de la crête voisine, elle apercevait une espèce de marée grise. Les loups. Chaque petite boule de fourrure, prise isolément, paraissait inoffensive, mais toutes ensemble… Elle demeura quelques instants paralysée en les voyant sauter à la gorge d’un soldat pour le déchiqueter.
Elle était la seule à demeurer lucide. Mais la seule différence, c’était qu’elle saurait qu’elle était en train de mourir.
Détruire le nid.
Sur le chariot qui portait le canon à côté d’elle, il ne restait plus qu’un membre de Scrupilo, le vieux Tête-Blanche. Plus cinglé que jamais, il avait rabattu ses oreillettes de canonnier et se penchait sous le tube du canon pour agiter frénétiquement quelque chose. Détruire le nid. Peut-être pas si cinglé que ça, après tout !
Elle grimpa d’un bond dans le chariot. Son poids le fit rouler en arrière vers le ravin. Elle n’y prêta pas attention. Elle releva le tube comme elle l’avait vu faire dans les exercices. Tête-Blanche tirait sur le sac de poudre, mais avec une seule mâchoire il n’y arriverait jamais. Isolé du reste de sa meute, il n’avait plus ni intelligence ni dextérité. Il leva vers elle un regard désespéré.
Elle saisit l’autre bout du sac. À eux deux, ils parvinrent à verser la poudre dans le canon. Tête-Blanche retourna fouiller dans le matériel avec son museau, à la recherche d’un boulet. Un peu plus intelligent qu’un chien, et bien dressé. À eux deux, ils avaient une chance !
Les loups étaient partout, jusqu’à moins d’un mètre de ses pieds ! S’il n’y en avait eu qu’un ou deux, elle aurait pu s’en débarrasser sans peine. Mais ils étaient des dizaines, qui s’attaquaient à tous les isolés. Trois membres de Pérégrin avaient fait cercle autour de Balder et des chiots, mais leur défense consistait à lancer des coups de patte au hasard. Ils avaient laissé tomber par terre leurs poignards et leurs dards.
Tête-Blanche et elle avaient enfilé le boulet dans le canon. Le membre de Scrupilo courut à l’arrière et commença à actionner le petit briquet à mèche utilisé par les canonniers. Il était adapté à ses mâchoires et était prévu pour être allumé par un seul membre.
— Attends, idiot ! fit Johanna en l’écartant d’un coup de pied. Il faut le pointer avant !
Tête-Blanche prit un air vexé. Il ne comprenait pas très bien ce qui lui était reproché. Il avait posé la baguette, mais tenait toujours le briquet entre ses mâchoires. Il fit surgir la flamme et se mit à tourner autour de Johanna, décidé à passer coûte que coûte, même entre ses jambes, pour mettre le canon à feu. Elle le repoussa de nouveau et regarda la colline. Ce truc noir. Ça doit être le nid. Elle fit pivoter le canon et baissa la tête pour mieux viser. Sa figure se retrouva à quelques centimètres à peine de l’obstiné Tête-Blanche et de sa flamme. Il avança brusquement le museau, et la flamme entra en contact avec la lumière.