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La détonation faillit projeter Johanna hors du chariot. L’espace d’un instant, elle ne put penser à rien d’autre qu’à la douleur qui lui faisait vibrer les oreilles. Elle roula sur elle-même avant de se redresser en toussant dans la fumée suffocante. Elle n’entendait plus rien à l’exception d’un sifflement aigu et discontinu. Le chariot oscillait. Elle s’aperçut avec effroi qu’il avait une roue dans le vide au-dessus du précipice. Tête-Blanche gigotait sous la culasse du canon. Elle le souleva pour le dégager et lui toucha la tête. Il était plein de sang. Ou bien c’était elle. Elle demeura étourdie durant plusieurs secondes, mystifiée par la vue du sang, se demandant comment les choses avaient pu en arriver là.

Une voix, quelque part dans un recoin de son esprit, hurlait : « Pas le temps ! Pas le temps ! » Elle se força à se mettre à genoux et regarda autour d’elle. La mémoire lui revenait graduellement, douloureusement.

Il y avait des arbres arrachés sur le versant de la colline qui lui faisait face. L’écorce blonde brillait parmi les feuilles. Plus loin, là où elle avait repéré le nid, Johanna vit que la terre avait été retournée. Le nid était détruit, mais… les combats continuaient.

Les loups étaient toujours nombreux sur la route, mais c’étaient eux qui couraient dans toutes les directions, à présent. Par dizaines, ils sautaient dans le vide ou se réfugiaient dans les bois. Et les Dards avaient repris la lutte efficacement. Pérégrin avait ramassé ses poignards. Ils étaient rouges de sang tandis qu’il lacérait ses adversaires avec frénésie. Quelque chose de gris et d’ensanglanté vola par-dessus le bord du chariot et atterrit aux pieds de Johanna. Le « loup » ne devait pas faire plus de vingt centimètres de long. Son poil gris-brun était maculé de boue et de sang. Ses mâchoires cliquetaient d’un air menaçant en direction de ses chevilles. Elle prit un boulet et le laissa tomber sur lui.

Les trois jours suivants, tandis que l’armée du Sculpteur comptait ses morts et rassemblait son matériel, Johanna eut l’occasion d’en apprendre un peu plus sur les loups. Son intervention et celle de Tête-Blanche avaient renversé la situation d’un seul coup. Un grand nombre de vies et la continuation même de l’expédition avaient été sauvées. Les « loups » constituaient une forme de vie collective qui ne rappelait que de loin l’organisation des meutes. Les Dards utilisaient la pensée de groupe pour accéder à des niveaux supérieurs d’intelligence. Leurs meutes, en général, ne comptaient pas plus de six membres. Les nids de loups – qui faisaient plutôt penser à des ruches – ne cherchaient pas à être intelligents. D’après le Sculpteur, ils pouvaient comporter plusieurs milliers de membres. Celui sur lequel ils étaient tombés par hasard devait être énorme. Une telle masse ne pouvait pas avoir un comportement intelligent. Ses capacités de raisonnement ne devaient pas excéder celles d’un membre isolé d’une meute. Par contre, elle était plus souple. Les loups pouvaient s’éloigner beaucoup de leur nid. Quand ils se trouvaient à moins de cent mètres de celui-ci, ils n’étaient que de simples prolongements des membres « reines » du nid, et personne, alors, ne mettait leur ingéniosité en doute. Pérégrin pouvait raconter des légendes où les nids se voyaient attribuer une intelligence presque analogue à celle des meutes, et où les bûcherons passaient des accords avec les nids voisins pour assurer leur sécurité en échange d’un apport régulier en nourriture. Tant que les signaux sonores à haute fréquence émis par un nid continuaient d’être assurés, la coordination des loups « ouvriers » était presque comparable à celle des membres d’une meute. Mais si le nid était détruit, les créatures perdaient toute cohésion, comme un réseau à topologie centrale et à bon marché qui s’effondre.

Les pertes étaient grandes au sein de l’armée du Sculpteur. Le nid avait attendu qu’elle soit bien engagée dans sa zone sonore, puis les loups postés à la périphérie avaient utilisé une technique de mimétisme synchronique pour créer des « fantômes » soniques et leurrer les meutes au point qu’elles avaient tourné le dos au nid pour lancer leurs flèches, inutilement, dans les arbres. Lorsque l’embuscade avait commencé, les cris des loups avaient semé la confusion parmi les meutes. Ce genre d’attaque concertée était beaucoup plus dangereux que les « bruits puants » émis par d’autres créatures de la forêt. Pour certains Dards, ces cris avaient été extrêmement douloureux, et parfois effrayants, mais cela n’avait aucune commune mesure avec le chaos destructeur de l’attaque des loups.

Plus de cent meutes avaient été mises hors de combat. Certaines, particulièrement celles qui comportaient des chiots, s’étaient regroupées sur elles-mêmes. D’autres, comme Scrupilo, avaient éclaté. Durant les heures qui suivirent les combats, plusieurs fragments furent retrouvés et réassemblés. Les Dards qui en résultèrent étaient traumatisés, mais récupérables. Les soldats demeurés intacts ratissèrent les bois à la recherche de membres blessés ou égarés. À certains endroits, le précipice faisait plus de vingt mètres, et certains membres, dont la chute n’avait pas été amortie par des branches, gisaient inertes sur la roche nue. Ils retrouvèrent ainsi cinq morts et vingt blessés graves. Deux chariots avaient basculé dans le ravin. Ils avaient pris feu, et leurs kherporcs étaient trop mal en point pour survivre. Par chance, le coup de canon n’avait pas mis le feu à la forêt.

Par trois fois, le soleil boucla sa course oblique à travers le ciel. Pour récupérer, l’armée du Sculpteur avait installé un campement dans la forêt, non loin de la rivière. Vendacious avait posté des sentinelles munies de miroirs à signaux sur le versant opposé de la vallée. Cet endroit était le plus sûr qu’ils avaient pu trouver si loin au nord. Le paysage était superbe. La vue n’était pas aussi dégagée que sur les hauteurs, mais il y avait la proximité de la rivière, dont le bruit couvrait tout, même le mugissement du vent sec. Les arbres de la vallée n’avaient pas de fleurs parmi leurs racines. Cependant, ils ne ressemblaient pas à ceux que connaissait Johanna. Il n’y avait pas de végétation dans les sous-bois. Partout, le sol était recouvert d’une sorte de mousse bleuâtre, qui faisait, d’après Pérégrin, partie des arbres. Elle s’étendait, comme une pelouse bien tondue, jusqu’au bord de l’eau.

Le dernier jour de leur halte de récupération, la reine convoqua toutes les meutes, à l’exception de celles qui servaient d’éclaireurs ou de sentinelles. C’était la plus grande concentration de Dards que Johanna eût jamais vue en dehors du jour où sa famille avait été tuée. Mais ces meutes, cette fois-ci, ne se groupaient pas pour se battre. Aussi loin que portait le regard de Johanna sur la mousse bleue, il y avait des meutes, chacune à un peu moins de huit mètres de ses voisines. Une idée ridicule traversa l’esprit de Johanna. Cela lui rappelait le Parc des Pionniers à Overby. Des familles pique-niquant dans l’herbe, chacune avec sa couverture traditionnelle et ses paniers à provisions. Mais ici, les « familles » étaient des meutes, et il s’agissait d’une formation militaire. Tout le monde faisait face à la reine, en arcs de cercle concentriques. Pérégrin Wickwrackbal se tenait dans l’ombre, à une dizaine de mètres derrière elle. En tant que consort, il n’avait aucun droit officiel à la parole. Sur la gauche du Sculpteur gisaient les blessés réchappés de l’embuscade. Leurs membres étaient couverts de bandages, et certaines parties de leur corps étaient maintenues par des gouttières. Mais ce n’était peut-être pas là le plus horrible à voir. Il y avait aussi ce que Pérégrin appelait les « ambulatoires ». C’étaient des isolés, des duos ou même des trios rescapés de meutes détruites. Certains s’efforçaient de garder bonne contenance, mais d’autres erraient sans but, interrompant occasionnellement le discours de la reine en lançant des paroles incohérentes. C’était l’histoire de Scribe Jaqueramaphan qui recommençait, mais la plupart de ces membres allaient survivre. Certains étaient déjà en train de se regrouper pour constituer de nouvelles individualités. Il y en aurait même qui fonctionneraient très bien, comme dans le cas de Pérégrin Wickwrackbal. Mais pour la plupart, il faudrait attendre longtemps avant de retrouver une vraie meute.