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— C’est vrai. Nous l’avons fait.

Il se leva et secoua ses têtes de manière à faire battre ses oreillettes de canonnier.

— C’est vrai ! répéta-t-il.

Et Tête-Blanche s’avança vers elle.

Johanna redressa la tête. Avec Tête-Blanche, elle marcha vers la reine. Ils s’éloignèrent de quatre mètres, puis six, du reste de la meute. Les doigts de Johanna effleuraient la fourrure du Dard. Quand ils furent à dix mètres, le pas de Tête-Blanche se fit de nouveau hésitant. Il regarda Johanna, puis continua plus lentement.

La jeune humaine ne prêtait pas beaucoup d’attention à la cérémonie. Elle était trop préoccupée par Tête-Blanche. La reine prononça une longue et inintelligible harangue, et ils se retrouvèrent tous les deux avec des médailles de bois aux sculptures minutieuses, en train de retourner vers le reste de Scrupilo. Alors seulement elle reprit conscience de la foule qui l’entourait. Elle s’étendait à perte de vue sous la voûte feuillue, et la clameur d’applaudissements était assourdissante. Les canonniers de Scrupilo hurlaient encore plus fort que les autres.

Minuit. Ici, au fond de la vallée, il y avait trois ou quatre heures, chaque jour, où le soleil disparaissait derrière la falaise du nord. Cela ne ressemblait pas beaucoup à la nuit, ni même au crépuscule, cependant. La fumée des habitations du nord était maintenant de plus en plus perceptible. Johanna la sentait aussi.

Quittant l’endroit où se trouvaient les canonniers, elle marcha vers le centre du campement, où était dressée la tente de la reine. Tout était silencieux. On n’entendait que le bruit des créatures minuscules qui couraient dans les buissons. Les célébrations auraient pu durer encore longtemps, mais tout le monde savait que dans quelques heures il faudrait se préparer à attaquer la falaise du nord, aussi l’on ne voyait plus que quelques meutes qui n’étaient pas encore couchées. Johanna marchait pieds nus, ses chaussures attachées par leur cordon sur l’épaule. Même par temps sec, la mousse était d’une douceur étonnante. Et elle apercevait, à travers la voûte des arbres, des morceaux de ciel pâle. Tout était si tranquille qu’elle en aurait presque oublié ce qui s’était passé et ce qui les attendait encore.

Les gardes postés devant la tente du Sculpteur ne l’interpellèrent pas. Ils se contentèrent de jeter un petit cri pour avertir la reine de sa présence. Après tout, il n’y avait pas beaucoup d’humains à craindre dans les parages.

— Entre, Johanna, fit la reine en passant la tête par l’ouverture.

À l’intérieur, elle formait son cercle habituel, avec les bébés au milieu. Il faisait sombre. La seule lumière venait du dehors. Johanna se laissa tomber sur les coussins où elle avait l’habitude de dormir. Depuis la cérémonie de l’après-midi, elle répétait dans sa tête ce qu’elle voulait dire au Sculpteur. Mais à présent… La fête organisée par les canonniers avait été joyeuse, et il semblait dommage de rompre le charme.

La reine la regarda en penchant une tête. Comiquement, les deux chiots imitèrent le mouvement.

— Je t’ai observée, tout à l’heure. Tu es très sobre. Tu manges presque tout ce que nous mangeons, à présent, mais tu ne bois pas notre bière.

Elle haussa les épaules. C’est vrai, pourquoi ?

— Les enfants ne sont pas censés boire jusqu’à dix-huit ans, dit-elle.

C’était la coutume, et ses parents l’approuvaient. Elle avait quatorze ans depuis deux mois. La Boîte lui avait rappelé l’heure exacte de son anniversaire. Elle se demandait… Si rien de tout cela n’était arrivé, si elle était restée au Lab Haut ou au Domaine Straumli, est-ce qu’elle essaierait de boire en cachette avec ses amis ? Probablement, oui. Mais ici, où elle était toute seule et où on la considérait maintenant comme une superhéroïne, elle n’avait jamais bu une goutte. C’était peut-être, justement, parce que papa et maman n’étaient pas là, et qu’elle se sentait plus proche d’eux en respectant leurs désirs.

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Hum, fit le Sculpteur en faisant semblant de ne s’apercevoir de rien. C’est effectivement la raison suggérée par Pérégrin. (Elle donna de petites tapes à ses chiots et sourit.) C’est logique, après tout. Ces deux-là ne boiront de la bière que quand ils seront plus âgés. Mais cela n’empêche pas qu’ils se soient bien amusés, eux aussi, par procuration, ce soir.

Il y avait des relents de bière qui flottaient sous la tente. Tout en s’essuyant le visage du revers de la main, Johanna se disait qu’elle ne voulait pas parler, pour le moment, de ses problèmes d’adolescence.

— C’est un sale tour que vous avez joué à Scrupilo, cet après-midi, murmura-t-elle, histoire de changer de conversation.

— Je… je sais. J’en ai parlé avec lui avant. Il ne voulait pas, mais je croyais que c’était parce qu’il était trop… Quelle est l’expression ? Collet monté ? Si j’avais su qu’il était bouleversé à ce point, je n’aurais pas…

— Il a pratiquement craqué devant tout le monde. Si je comprends bien vos réactions, il aurait été déshonoré, n’est-ce pas ?

— Oui. Il est important d’échanger des honneurs contre la loyauté devant ses pairs. C’est ainsi, du moins, que je vois les choses dans ma manière de gouverner. Je suis certaine, cependant, que Pérégrin ou la Boîte pourraient en citer des dizaines d’autres. Écoute, Johanna, j’avais besoin de cette cérémonie d’échange, et j’avais également besoin de votre présence.

— Je sais. Nous sommes les héros du jour.

— Silence ! (La voix du Sculpteur était soudain devenue impérieuse, comme il convient à une reine médiévale.) Nous sommes à trois cents kilomètres de nos frontières, presque au cœur du Pays de Flenser. Dans quelques jours, nous allons rencontrer l’ennemi, et beaucoup d’entre nous mourront pour je ne sais quelle cause.

Johanna sentit quelque chose s’affaisser au creux de son estomac. Si elle ne pouvait pas retourner au vaisseau…, si elle ne pouvait pas achever ce que papa et maman avaient commencé…

— S’il vous plaît, Sculpteur ! Cela en vaut la peine !

— Je le sais. Pérégrin le sait aussi. La majorité de mon conseil est d’accord, même si c’est parfois à contrecœur. Mais nous avons parlé avec la Boîte. Nous avons vu ce que sont vos mondes et de quoi votre science est capable. D’un autre côté, ajouta-t-elle en agitant la tête en direction du reste du camp, la plupart des soldats qui sont ici avec nous n’ont que leur foi et leur loyauté envers moi pour les guider. Pour eux, la situation est mortellement dangereuse, et l’objectif bien vague.

Elle marqua un instant de pause, mais ses deux chiots continuèrent à gesticuler quelques secondes après elle.

— Je ne sais pas comment tu ferais pour persuader les tiens de prendre de tels risques, continua-t-elle. La Boîte parle de service militaire obligatoire.

— C’était sur Nyjora, il y a très longtemps.

— Peu importe. Ce qui compte, c’est que mes soldats sont ici par loyauté, particulièrement envers moi. Depuis six cents ans, j’ai toujours protégé mon peuple, comme en attestent ses souvenirs et ses légendes. En plus d’une occasion, j’ai été la seule à discerner le péril, et c’est en suivant mon conseil que beaucoup ont eu la vie sauve. C’est cela qui pousse aujourd’hui la plupart des soldats et la plupart des canonniers à me suivre. Chacun est libre de rebrousser chemin à chaque instant. Que diraient-ils si, au premier « combat », nous tombions comme des touristes ignorants à cause d’un simple nid de loups ? Si nous n’avions pas eu la chance que tu sois présente, avec un membre de Scrupilo, au bon endroit, j’aurais été tuée, Pérégrin aurait été tué et un tiers des soldats seraient morts avec nous à l’heure actuelle.