— Pfff. Tu suis la tige et non le skrode.
— C’est possible.
Ils avaient surveillé la progression de la Gale depuis le commencement. Leurs sentiments d’horreur et de sympathie n’avaient fait que croître chaque jour, jusqu’à ce qu’ils se frayent un chemin jusqu’au centre de leur esprit naturel. Ainsi, Tige Verte (et Coquille Bleue également, il était inutile de le nier) pensait plus à la Gale qu’aux dangers de leur nouveau contrat.
— C’est même probable, reprit-elle. Mes réticences dans cette affaire sont dues au fait que j’analyse trop. (Elle était encore dépendante, pour cela, de son skrode.) Et cependant, je pense que, même si nous restions ici un an, si nous attendions de ressentir complètement toutes les données du problème, nous choisirions finalement d’y aller.
Coquille Bleue avança et recula son skrode avec irritation, soulevant le sable qui tourbillonna le long de ses appendices et à travers eux. Elle avait raison, elle avait tout à fait raison, mais il ne pouvait pas l’admettre tout haut. Cette mission le terrifiait depuis le début.
— Réfléchis un peu, mon ami. Si l’enjeu est tellement important, nous pourrions peut-être réclamer de l’aide. Tu sais que l’Org négocie en ce moment avec l’Émissaire Spécial. Avec un peu de chance, nous pourrions nous retrouver avec une escorte organisée par une Puissance Transcendantale.
Coquille Bleue s’esclaffa presque à cette idée. Elle imagina deux petits Cavaliers des Skrodes en train de voyager dans le Fin Fond, entourés de gardes du corps de la Transcendance.
— On peut toujours espérer, dit-elle.
Les Cavaliers des Skrodes n’étaient pas seuls à formuler un tel espoir. Un peu plus haut que la plage, Ravna Bergsndot faisait les cent pas dans son bureau. Une sinistre ironie voulait que même les plus grandes catastrophes offrent des occasions en or aux gens honnêtes. Son transfert à la Gestion Commerciale était devenu permanent avec la chute d’Arts et Arbitrages. À mesure que la Gale s’étendait et que les marchés de l’En delà Supérieur s’effondraient, l’Org devenait de plus spécialisée dans les informations de toutes sortes concernant la Perversion Straumlienne. Sa qualité d’« experte » pour les affaires humaines prenait une valeur extraordinaire. Même si le Domaine Straumli proprement dit ne constituait plus qu’une toute petite partie de ce qu’était devenue la Gale, lorsqu’il arrivait à celle-ci de parler d’elle-même, c’était le plus souvent en samnorsk, et Grondr et compagnie accordaient un intérêt vital aux analyses qu’elle faisait.
Elle avait même connu quelques succès. Ils avaient capté le signal automatique du vaisseau fugitif et, quatre-vingt-dix jours plus tard, celui d’un survivant humain, Jefri Olsndot. Une quarantaine de messages à peine avaient été échangés depuis, mais cela avait été suffisant pour apprendre pas mal de choses sur les Dards, sur messire Acier et sur le méchant Sculpteur. Ils savaient aussi que, si quelqu’un n’intervenait pas, une petite vie humaine risquait de prendre fin. Ironique, mais naturel. La plupart du temps, cette petite vie pesait davantage sur sa conscience que toutes les horreurs de la Perversion ou, même, que la chute du Domaine Straumli. Louées soient les Puissances, Grondr avait approuvé la mission de sauvetage. C’était une excellente occasion d’apprendre des choses importantes sur la Perversion Straumlienne. Et les meutes dardiennes semblaient l’intéresser également. Les esprits collectifs étaient chose assez rare dans l’En delà. Grondr avait tenu l’affaire secrète et réussi à persuader ses supérieurs de financer la mission. Mais son aide ne suffirait peut-être pas. Si le vaisseau fugitif était aussi important que le pensait Ravna, d’immenses dangers guetteraient les sauveteurs.
Elle regarda la mer. Lorsque les vagues refluaient sur le sable, elle apercevait les appendices des Cavaliers des Skrodes qui émergeaient de l’écume. Comme elle les enviait ! Lorsqu’ils étaient soumis à trop de tensions, ils fermaient simplement les écoutilles. Les Cavaliers des Skrodes faisaient partie des sophontes les plus répandus dans l’En delà. Il en existait plusieurs variétés, mais l’analyse rejoignait la légende : en des temps très, très anciens, ils ne formaient qu’une seule espèce. Quelque part dans le passé hors Réseau, ils étaient des créatures sessiles habitant le rivage des océans. Livrés à eux-mêmes, ils avaient acquis une forme d’intelligence presque dépourvue de mémoire à court terme. Immobiles au milieu de l’écume, ils avaient des pensées qui ne laissaient aucune empreinte dans leur esprit. Seule la répétition d’un stimulus sur une certaine période de temps pouvait les marquer. Mais la mémoire et l’intelligence qu’ils possédaient étaient propres à assurer leur survie en leur permettant de choisir le meilleur emplacement possible pour lâcher leurs graines de pupaison, afin que la génération suivante soit à l’abri du danger et trouve à se nourrir normalement.
Puis une race inconnue était arrivée et avait décidé d’aider les rêveurs à évoluer. On les avait placés sur des socles mobiles, les skrodes. Sur leurs roues, ils pouvaient parcourir les rivages et manipuler les choses avec leurs appendices et leurs courts tentacules. De plus, grâce à la mémoire mécanique à court terme des skrodes, ils pouvaient apprendre suffisamment vite pour que leur nouvelle mobilité ne cause pas leur perte.
Ravna détourna son regard des Cavaliers. Quelqu’un arrivait, flottant au-dessus des arbres. C’était l’Émissaire Spécial. Il fallait peut-être faire sortir Tige Verte et Coquille Bleue de l’eau. Mais non. Qu’ils profitent encore un peu de leur insouciance. Si elle ne réussissait pas à leur procurer les équipements spéciaux, les choses seraient assez dures pour eux par la suite.
D’ailleurs, je préfère ne pas avoir de témoins…
Elle croisa les bras et leva des yeux furieux vers le ciel. L’Org Vrinimi avait essayé de parler de tout ça au Vieux, mais la Puissance refusait désormais tout contact excepté par l’intermédiaire de son Émissaire Spécial. De plus, c’était lui qui avait insisté pour un face-à-face.
L’Émissaire se posa à quelques mètres d’elle et inclina la tête. Mais son sourire de travers lui gâchait tous ses effets.
— Pham Nuwen, à votre service.
Elle inclina légèrement la tête à son tour, et le précéda dans l’ombre de son bureau. S’il avait calculé qu’un face-à-face la mettrait mal à l’aise, il avait gagné.
— Merci d’avoir accepté cette rencontre, monsieur. L’Organisation Vrinimi a une importante requête à adresser à votre patron.
Propriétaire ? Maître ? Opérateur ?
Pham Nuwen se laissa tomber dans un siège, en s’étirant avec indolence. Elle ne l’avait pas revu depuis leur soirée à la Société des Errants. Grondr disait que le Vieux l’avait occupé au Relais, à rechercher dans les archives des informations sur l’humanité et ses origines. C’était plausible, maintenant que le Vieux avait accepté de limiter son utilisation du Réseau. L’Émissaire pouvait assurer le traitement local, c’est-à-dire utiliser son intelligence humaine pour faire des recherches, les résumer et transmettre uniquement la sélection dont le Vieux avait besoin.
Elle l’observa du coin de l’œil tout en faisant semblant d’étudier ses données. Pham avait toujours le même sourire débonnaire. Elle se demandait si elle aurait le courage de lui demander à quel point leur… brève liaison avait été quelque chose d’humain pour lui. Avait-il ressenti quelque chose ? Avait-il pris son pied, même ?