Du point de vue de la Transcendance, il était peut-être un simple concentrateur de données, un waldo. Mais de son point de vue à elle, il était encore bien trop humain.
— Euh… oui, hum… L’Org a continué de surveiller le vaisseau fugitif straumlien même après que votre patron s’est désintéressé de lui.
Les sourcils de Pham se contractèrent poliment.
— Ah ?
— Il y a dix jours, le signal de présence automatique s’est interrompu, remplacé par un message apparemment envoyé par un survivant.
— Félicitations. Vous avez réussi à tenir la chose secrète, même en ce qui me concerne.
Ravna ne tomba pas dans le piège.
— Nous faisons de notre mieux pour garder le secret vis-à-vis de tout le monde, monsieur. Pour des raisons que vous n’ignorez certainement pas.
Elle afficha les messages reçus à ce jour sur un écran situé entre eux. Une poignée d’appels et de réponses répartis sur dix jours. Traduits pour Pham en triskweline, sans les fautes d’orthographe et de grammaire de l’original. Cependant, le ton général était conservé. Ravna était responsable du côté Org de la conversation. C’était un peu comme de parler à quelqu’un qu’on n’avait jamais vu, dans une chambre absolument noire. Il y avait pas mal de choses que l’on pouvait imaginer aisément. La voix fluette, stridente, derrière les mots en majuscules et les points d’exclamation. Elle ne possédait aucune image du jeune garçon, mais les services de documentation avaient déniché dans les archives humaines de Sjandra Kei des photos de ses parents. Ils avaient l’air de Straumliens ordinaires, mais avec les yeux bruns des clans Linden. Le petit Jefri, normalement, devait être maigre et brun.
Pham Nuwen balaya le texte du regard, en s’attardant particulièrement sur les dernières lignes.
Org [17] : Quel âge as-tu, Jefri ?
Cible [18] : J’ai huit ans. JE SUIS GRAND MAIS J’AI BESOIN QU’ON M’AIDE.
Org [18] : Nous allons t’aider. Nous venons aussi vite que possible, Jefri.
Cible [19] : Désolé de n’avoir pas pu parler hier. Les méchants étaient sur la colline. C’était dangereux d’aller jusqu’au vaisseau.
Org [19] : Les méchants sont si près que cela ?
Cible [20] : Oui, oui. Je les voyais quand j’étais dans l’île. Je suis maintenant à bord avec Amdi, mais nous avons vu des soldats morts partout en montant ici. Le Sculpteur fait souvent des expéditions. Maman est morte. Papa est mort. Johanna est morte. Messire Acier me protège comme il peut. Il dit que je dois être courageux.
L’espace d’un instant, son sourire disparut.
— Pauvre garçon, dit-il d’une voix douce.
Puis il haussa les épaules et désigna du doigt l’un des messages.
— Je suis heureux que Vrinimi fasse partir une expédition de secours. C’est très généreux de votre part.
— Pas tellement, monsieur. Voyez les lignes six à quatorze. Le jeune garçon se plaint des systèmes automatiques du vaisseau.
— Oui. À lire ça, on dirait qu’ils sortent tout droit de la préhistoire. Vidéo et clavier. Pas de reconnaissance vocale. Interface non conviviale. On dirait que l’accident a tout bousillé, hein ?
Il faisait délibérément l’imbécile, mais Ravna avait une patience infinie.
— Il y a peut-être une autre explication, si l’on considère l’origine du vaisseau.
Pham se contenta de sourire. Elle décida de continuer à enfoncer le clou.
— Les processeurs viennent probablement de l’En delà Supérieur ou de la Transcendance, mais sont rendus pratiquement inopérants par leur environnement actuel.
Il soupira.
— Toujours en conformité avec les théories des Cavaliers des Skrodes, hein ? Vous espérez encore que cette épave contienne de formidables secrets capables de réduire la Gale en poussière.
— Oui ! Écoutez… Il n’y a pas si longtemps, le Vieux manifestait une grande curiosité à propos de cette affaire. Pourquoi s’en désintéresse-t-il maintenant ? Y a-t-il une raison de penser que ce vaisseau ne peut pas être la clé de la lutte contre la Perversion ?
C’était l’explication donnée par Grondr pour expliquer le désintérêt soudain du Vieux. Toute sa vie, Ravna Bergsndot avait entendu raconter des tas d’histoires sur les Puissances, mais toujours au énième degré. Ici, c’était presque comme si elle en interrogeait une en direct. Cela lui donnait une drôle de sensation.
— Non…, répondit Pham Nuwen au bout d’un moment. La chose me paraît peu vraisemblable, mais il est possible que vous ayez raison.
Elle soupira. Elle ne s’était pas aperçue qu’elle avait retenu sa respiration.
— Dans ce cas, dit-elle lentement, ce que nous demandons n’est pas exagéré. Supposons que le vaisseau en panne contienne quelque chose dont la Perversion ait besoin, ou qu’elle ait des raisons de redouter. Il est probable, dans ce cas, qu’elle se doute de son existence et qu’elle surveille attentivement les communications en ultrabande dans cette partie du Fin Fond. Une expédition de secours l’attirerait immanquablement là-bas. Et ce serait un véritable suicide pour l’équipage. Sans compter que la Gale en sortirait encore plus puissante.
— Et alors ?
Ravna donna un grand coup de poing sur sa boîte de données. Toutes ses résolutions de se montrer patiente s’étaient envolées.
— Et alors l’Organisation Vrinimi demande au Vieux de l’aider à monter une expédition contre laquelle la Gale soit impuissante !
Pham Nuwen se contenta de hocher la tête.
— Voyons, Ravna… Vous êtes en train de parler d’une expédition au Fin Fond de l’En delà. Comment voudriez-vous qu’une Puissance puisse vous donner la main dans ces régions ? Même un Émissaire Spécial serait en grande partie livré à lui-même.
— Ne vous faites pas plus borné que vous ne l’êtes réellement, Pham Nuwen. Le désavantage serait exactement le même pour la Perversion. Tout ce que nous vous demandons, c’est du matériel fabriqué dans la Transcendance, spécialement conçu pour ces profondeurs et fourni en quantités substantielles.
— Borné ? répéta Pham Nuwen en se redressant à demi, le fantôme d’un sourire demeurant sur son visage. C’est sous cette forme que vous vous adressez normalement à une Puissance ?
Il n’y a pas si longtemps, j’aurais préféré mourir plutôt que de m’adresser à une Puissance de quelque manière que ce soit.
Elle se pencha en arrière, laissant paraître sur ses lèvres sa propre version d’un sourire indolent.
— Vous avez une ligne directe avec votre dieu, mon vieux, mais laissez-moi vous dire un petit secret. Je sais parfaitement voir si elle est ouverte ou fermée.
— Ah ? Et peut-on savoir de quelle manière ?
Le ton était celui de la curiosité polie.
— Pham Nuwen, quand il est lui-même, est quelqu’un de brillant et d’orgueilleux, à peu près aussi subtil qu’un coup de matraque sur la tête.
Pensant aux moments intimes qu’ils avaient passés ensemble, elle ajouta :
— Je ne commence à m’inquiéter un peu que lorsque l’arrogance et les fines remarques disparaissent.
— Hum… Votre logique est un peu faible. Si le Vieux me contrôlait en direct, il pourrait tout aussi bien jouer au borné que… (il pencha de côté la tête) à l’homme de vos rêves.
Ravna serra les dents.
— Possible, répliqua-t-elle. Mais mon patron a bien voulu m’aider un peu. Il m’a donné accès aux données concernant l’utilisation de nos transmetteurs. Et en ce moment même, ajouta-t-elle en se penchant sur sa boîte de données, votre Vieux reçoit moins de dix kilo-octets par seconde du Relais en tout et pour tout. Ce qui signifie, mon ami, que vous n’êtes pas télécommandé. Tous les comportements de malotru que je constaterai aujourd’hui, je les attribuerai au vrai Pham Nuwen.