Ravna concentra son point de vue sur les arêtes qui hérissaient la coque. Elles étaient plus larges que celles de la plupart des vaisseaux qui venaient au Relais. Elles n’étaient pas très efficaces dans l’En delà Moyen ou Supérieur, mais, avec l’aide d’ordinateurs efficaces (c’est-à-dire importés de l’En delà Inférieur), le vaisseau promettait d’être relativement très rapide quand il atteindrait le Fin Fond.
Grondr la laissait travailler à mi-temps sur ce projet. Au bout de quelques jours, elle s’était aperçue qu’il ne s’agissait pas seulement d’une faveur. Elle était réellement la personne la plus qualifiée pour ce travail. Elle connaissait bien les humains, et elle savait se servir des archives. Jefri Olsndot avait besoin qu’on le rassure chaque jour. Et tout ce qu’il pouvait lui dire avait une importance immédiate. Même si tout se déroulait selon les prévisions, même si la Perversion restait complètement en dehors de ça, le sauvetage allait être une affaire délicate. Le jeune garçon et son vaisseau semblaient être tombés au milieu d’une guerre féodale sanglante. Pour les tirer de là, il faudrait prendre très vite les bonnes décisions et agir sur-le-champ. L’expédition aurait besoin d’une solide base de données à son bord, combinée avec un excellent programme stratégique. Mais on ne pouvait pas trop faire confiance au matériel dans le Fin Fond, et les capacités de mémoire seraient forcément limitées. Il revenait à Ravna de décider quels volumes de la bibliothèque elle devait transférer à bord et de mettre en balance les ressources locales et celles, beaucoup plus vastes, qui seraient accessibles sur l’ultrabande par l’intermédiaire du Relais.
Grondr était disponible sur le réseau local, et souvent en temps réel. Il souhaitait le succès de la mission.
— Ne vous en faites pas, Ravna. Nous allons dédier une partie de R 00 à la mission. Si leur essaim d’antennes fonctionne comme il faut, les Cavaliers devraient disposer d’une liaison de 30 Kb/s avec le Relais. Vous serez leur contact principal ici, en liaison avec nos meilleurs stratèges. Si rien ne… s’interpose, la mission devrait réussir facilement.
Trois ou quatre semaines plus tôt, Ravna n’aurait jamais osé en demander davantage. Mais les choses avaient changé.
— J’ai une meilleure idée, monsieur, dit-elle. Envoyez-moi avec eux.
Toutes les pièces buccales de Grondr cliquetèrent en même temps. Elle avait déjà vu de telles réactions de surprise chez des gens comme Egravan, mais jamais chez l’impassible Grondr. Au bout d’un moment de silence, il murmura :
— Impossible. Nous avons besoin de vous ici. Vous êtes notre pilier de raison en ce qui concerne les affaires humaines.
Les infogroupes intéressés par la Perversion Straumlienne échangeaient plus de cent mille messages par jour, parmi lesquels un dixième environ concernaient l’humanité. Des milliers de ces messages étaient porteurs de vieilles idées réchauffées, d’absurdités manifestes ou de mensonges probables. Le traitement automatique effectué par le service commercial éliminait parfaitement les redondances et une bonne partie des absurdités, mais pour ce qui était de la nature humaine Ravna était inégalée. La moitié de son temps environ était consacrée à superviser les analyses et à traiter les demandes aux archives qui concernaient l’humanité. Tout ce travail ne pourrait pratiquement plus être fait si elle partait avec les Cavaliers des Skrodes.
Les jours suivants, Ravna insista auprès de son patron. Quels que soient les membres de l’expédition, il faudrait qu’ils se montrent capables d’établir le contact instantanément avec des humains. Des enfants, par-dessus le marché. Le plus probable était que Jefri Olsndot n’avait jamais vu de Cavalier des Skrodes. L’argument ne pouvait être négligé, et l’idée était en train de la pousser progressivement au désespoir, mais cela n’aurait pas suffi, en soi, à convaincre le vieux Grondr. Il fallut pour cela qu’un événement extérieur se produise. À mesure que le temps passait, l’expansion de la Gale ralentissait. Comme la sagesse populaire (et le Vieux, par la bouche de Pham) l’avait prédit, il y avait des limites naturelles au domaine où la Perversion était capable d’imposer ses intérêts. La première réaction de panique abjecte commença à s’estomper dans les communications de l’En delà Supérieur. Le nombre des rumeurs et des réfugiés, dans les secteurs absorbés, commençait à tendre vers zéro. Les gens des secteurs contaminés avaient fui, mais ces espaces ressemblaient plus, à présent, à des cimetières qu’à des vecteurs de contagion. Les infogroupes touchés par la Gale continuaient leur babillage sur la catastrophe, mais le niveau des resucées sans intérêt montait régulièrement. Il ne se passait tout simplement rien de notable. Dans les dix années à venir, la mort physique allait s’étendre dans les secteurs de la Gale. Puis la colonisation reprendrait, les ruines et les pièges informatiques seraient prudemment explorés, ainsi que les races résiduelles. Mais tout cela était encore loin, et pour le moment l’« aubaine » médiatique de la Gale s’effritait.
Les services commerciaux s’intéressaient davantage au vaisseau fugitif de Straum. Aucun programme stratégique – et celui de Grondr encore moins que les autres – ne comptait sur les secrets qu’il contenait pour lutter contre la Gale, mais il y avait de fortes chances pour qu’on puisse en tirer des avantages commerciaux lorsque la Perversion finirait par se fatiguer de jouer avec la Transcendance. De plus, le psychisme collectif des Dards avait attiré leur attention, et ils jugeaient approprié de faire le maximum d’efforts. Ils recommandèrent que Ravna abandonne son travail aux Docks et se rende sur le terrain.
Le miracle s’était produit. Elle allait pouvoir réaliser ses fantasmes d’enfant et assouvir son désir d’aventures.
Le plus étonnant, c’est que cette perspective ne me terrifie qu’à moitié !
Cible [56] : Escusé-moi si je ne vous est pas répondu pendan quelque tan. Je ne me san pas tré bien. Messire Acier dit qu’il faut que je vous parle. Il dit que j’ai besoin d’amis autour de moi pour que je me sente bien. Amdi est du même avis et c’est mon meilleur copain. Il ressemble à une meute de chiens, mais il est drôle et intelligent. J’aimeré pouvoir vous envoyer une photo. Messire Acier dit qu’il essaiera de répondre à toutes vos questions. Il fait ce qu’il peu pour aider, mais les méchants vont revenir. Amdi et moi, nous avons essayer de faire fonctionner les trucs que vous avez dit dans le vaisseau, mais ça ne marche pas, désolé. Je n’aime pas ce stupide clavié.