— Encore cinquante secondes. Nous allons voler à sa rencontre. Venez, Ravna.
Celle-ci n’avait plus de courage. Grondr avait prédit que les Docks allaient tomber. Le ciel, autour d’eux, était plein de gens qui volaient se mettre à l’abri. Cent mètres plus loin, le sable lui-même s’effondrait, coulant en avalanche dans l’abîme. Ravna se rappela soudain quelque chose que le Vieux avait dit. Ceux qui volaient commettaient une terrible erreur. Cette pensée chassa provisoirement la terreur qui la paralysait.
— Non ! Réfugiez-vous seulement sur les hauteurs !
La nuit avait cessé d’être silencieuse. Un gémissement analogue à un son de cloche montait de la mer. Le bruit prit de l’ampleur. La brise crépusculaire devint une bourrasque qui courba le faîte des arbres vers l’eau, faisant voler les branches et le sable.
Ravna était toujours à genoux, penchée sur Pham. Il n’avait plus de pouls, plus de respiration. Ses yeux avaient une fixité vide. Le cadeau du Vieux ! Maudites soient toutes les Puissances ! Elle le saisit par les épaules et le fit rouler sur le dos.
Elle étouffa un cri et faillit le lâcher. Sous sa chemise, elle sentait des trous aux endroits où il aurait dû y avoir de la chair. Quelque chose d’humide et d’âcre dégoulinait sur elle. Luttant pour se relever, elle réussit à faire quelques pas, portant et traînant le corps en même temps.
— … plusieurs heures pour aller où que ce soit ! était en train de crier Coquille Bleue.
Il se souleva du sol, orientant son agrav contre le vent. Cavalier et skrode tournoyèrent un instant comme s’ils étaient ivres, puis… furent plaqués au sol par une rafale, et s’éloignèrent en titubant dans la direction du vent, attirés par le gouffre hurlant qu’était devenue la mer. Tige Verte se précipita pour se mettre en travers de son chemin, bloquant sa progression vers une destruction certaine. Coquille Bleue se ressaisit, et les deux Cavaliers revinrent vers Ravna. Tige Verte cria quelque chose qui se perdit à moitié dans le vent.
— Les agravs… trop faibles !
C’était toute la structure des Docks qui était trop faible. Ils s’éloignèrent tant bien que mal, sur leurs jambes et leurs roues, de la mer qui aspirait tout.
— Il faut trouver un endroit pour poser le HdB.
L’horizon était maintenant une ligne brisée qui changeait sous leurs yeux. Le grondement sourd était partout. À certains endroits, il vibrait si fort que Ravna le sentait jusque dans ses chaussures. Ils zigzaguaient pour éviter les affaissements de terrain et les cratères qui s’ouvraient de tous côtés. La nuit avait cessé d’être noire. C’était peut-être un éclairage de secours ou bien un effet secondaire de la défaillance des agravs. Les cratères où s’engouffrait le sable étaient ourlés d’une lumière bleue. À travers les gouffres béants, ils apercevaient la nuit capitonnée de nuages de la Surface, à mille kilomètres au-dessous d’eux. Mais l’espace intermédiaire n’était pas vide. Il était peuplé de fantômes miroitants : des milliards de tonnes d’eau et de terre… des centaines de silhouettes volantes ou mortes… L’Org Vrinimi était en train de payer le prix de sa folie, pour avoir construit les Docks sur des agravs au lieu de les mettre en orbite inertielle.
Ils réussirent tout de même à progresser un peu. Pham Nuwen était trop lourd pour qu’elle le porte, et elle avait le plus grand mal à le traîner. Elle faisait autant de pas sur le côté qu’en avant. Pourtant, il pesait moins qu’il n’aurait dû. Ce qui la terrifiait encore plus. La Surface était-elle également touchée ?
La plupart des agravs lâchaient parce qu’ils tombaient en panne, mais certains étaient physiquement endommagés. Des bouquets d’arbres et de terre s’arrachaient aux sommets des collines et s’engouffraient dans les failles. Le vent changeait sans cesse de direction, mais il avait un peu faibli, et le grondement était plus lointain. L’atmosphère artificielle qui enveloppait les Docks allait bientôt s’échapper. La combinaison pressurisée de poche que Ravna avait revêtue n’avait que quelques minutes d’autonomie et commençait à s’épuiser. Bientôt, elle serait aussi morte que ses agravs. Aussi morte qu’elle, probablement. Elle se demanda confusément comment la Gale avait réussi à faire tout ça. Le plus probable était qu’elle mourrait, comme le Vieux, avant de connaître la réponse.
Elle distingua des lumières de projecteurs. Il y avait des vaisseaux dans le ciel. La plupart avaient quitté leur orbite inertielle ou s’étaient mis directement en ultrapoussée, mais quelques-uns s’attardaient au-dessus du paysage en désintégration. Coquille Bleue et Tige Verte ouvrirent la voie en utilisant leur troisième essieu d’une manière que Ravna n’aurait jamais crue possible. Poussant et soulevant, ils l’aidèrent à gravir des pentes qu’elle n’aurait jamais pu aborder avec le poids de Pham derrière elle.
Ils se retrouvèrent au sommet d’une colline, mais pas pour longtemps. Elle faisait partie de la forêt locale. Mais les arbres pointaient à présent dans toutes les directions, comme les poils d’un chien galeux. Ravna sentit le sol trembler sous ses pieds. Qu’est-ce qui allait se passer encore ? Les Cavaliers des Skrodes roulaient d’un côté du sommet à l’autre. S’ils devaient être sauvés, c’était ici ou nulle part. Elle se mit à genoux, faisant passer presque entièrement le poids de Pham sur le sol. De l’endroit où ils se tenaient, la vue s’étendait très loin. Les Docks ressemblaient à un immense drapeau agité lentement par le vent et dont chaque battement détachait des lambeaux de tissu. Tant que les agravs continuaient à fonctionner plus ou moins, il gardait son aspect plat. Mais cela disparaissait très vite. Il y avait des trous tout autour du monticule boisé où ils s’étaient réfugiés. À l’horizon, Ravna vit l’autre extrémité des Docks qui se détachait et tournait lentement sur elle-même. Le bloc de cent kilomètres de long sur dix de large descendit sur les vaisseaux de sauvetage improvisés.
Coquille Bleue se serra contre elle du côté gauche, et Tige Verte du côté droit. Ravna se contorsionna, faisant passer une partie du poids de Pham sur les skrodes. En mettant en commun leurs quatre combinaisons pressurisées, ils gagneraient quelques instants de survie.
— Il arrive ! cria Coquille Bleue.
Elle distingua quelque chose qui descendait vers eux. Un projecteur éclaira le sol de sa lumière bleutée, faisant danser des ombres tranchantes. Il n’est pas très salubre de se trouver à proximité d’un réacteur opérant dans un champ d’un peu moins d’un g. Une heure plus tôt seulement, la manœuvre aurait été impossible, ou passible d’une sanction sévère. À présent, cela n’avait plus d’importance si la torche faisait un trou dans les Docks ou brûlait une cargaison venue de l’autre bout de la galaxie. Mais tout de même… Où Coquille Bleue allait-il poser le vaisseau ? Ils étaient entourés de cratères et de rochers en mouvement. Elle ferma les yeux pour éviter d’être aveuglée par la lumière qui se rapprochait… mais qui, subitement, devint moins intense.
— Allons-y tous ensemble ! cria Coquille Bleue.
Elle s’agrippa aux deux Cavaliers, et ils se traînèrent et roulèrent vers le bas de leur petite colline. Le Hors de Bande II était en suspens au-dessus d’un grand trou, sa torche invisible, mais la lueur qui montait du trou soulignait sa silhouette et transformait ses arêtes d’ultrapoussée en arcs blancs soyeux. Il ressemblait à un papillon de nuit géant aux ailes phosphorescentes, mais… hors d’atteinte.
Même si les combinaisons tenaient le coup et leur permettaient d’arriver jusqu’au bord du trou, que feraient-ils ? Les arêtes empêchaient le vaisseau de s’approcher de plus de cent mètres. Un humain particulièrement en forme (mais insensé) aurait pu essayer de s’agripper à une arête et de ramper dessus, mais…