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— Peu importe au nom de quoi je parle ! Vous avez signé un contrat. Vous étiez prêts à l’honorer quand la situation était normale. Une catastrophe s’est produite, mais cette possibilité faisait partie du marché.

Elle se tourna vers Tige Verte, qui était jusque-là demeurée silencieuse, sans même faire crisser ses appendices, qui demeuraient étroitement collés à sa tige centrale. Peut-être que…

— Écoutez-moi. Les obligations du contrat ne sont pas la seule raison. La Perversion est plus forte que nous ne l’avions pensé. Elle a tué une Puissance aujourd’hui. Et elle opère dans le Moyen En delà. Les Cavaliers des Skrodes ont une longue histoire derrière eux, plus longue que celle de n’importe quelle autre race, Coquille Bleue. Et cette Perversion est peut-être assez forte pour mettre fin à tout ça.

Tige Verte avança son skrode vers elle et s’ouvrit légèrement.

— Vous… Vous croyez vraiment que nous pourrions découvrir quelque chose à bord de cette épave du Fin Fond, quelque chose qui pourrait aider à la lutte contre cette formidable Puissance ?

— Oui, fit Ravna au bout de quelques secondes. Et c’est ce que pensait le Vieux, également, juste avant de mourir.

Coquille Bleue resserra à son tour ses appendices autour de sa tige, mais en contorsionnant celle-ci. En signe d’angoisse ?

— Chère madame, dit-il, nous ne sommes que des marchands. Nous avons vécu longtemps et voyagé très loin. Nous avons survécu en ne nous occupant que de nos propres affaires. Contrairement à ce que certains esprits romantiques peuvent penser, les voyageurs comme nous ne poursuivent pas de quêtes chimériques. Ce que vous nous demandez est… impossible. De simples citoyens du Moyen En delà ne peuvent prétendre lutter contre une Puissance.

Et pourtant le risque était inclus dans le contrat.

Ravna garda sa réflexion pour elle. Mais Tige Verte fit crisser ses appendices, peut-être pour lui dire la même chose. Coquille Bleue se drapa encore plus dans sa dignité. Tige Verte demeura silencieuse durant quelques secondes, puis fit quelque chose de comique avec ses essieux. Elle se détacha en partie de la bande adhésive, ses roues tournant à vide pendant qu’elle exécutait lentement un renversement sur elle-même. Ses appendices se tendirent vers ceux de Coquille Bleue, au-dessous d’elle. Les deux Cavaliers cliquetèrent en se balançant durant près de cinq minutes. Puis Coquille Bleue dégagea doucement ses appendices de ceux de sa compagne, reprenant son aspect normal.

— Très bien, dit-il au bout d’un moment. Nous allons partir en quête de votre chimère. Mais je vous avertis, c’est la première et la dernière fois !

DEUXIÈME PARTIE

17

Le printemps arriva, froid, humide et d’une lenteur exaspérante. Il ne cessait de pleuvoir depuis huit jours. Johanna aurait préféré n’importe quoi d’autre, même le plus noir de l’hiver.

Elle avançait péniblement dans une espèce de boue spongieuse qui aurait dû être de la mousse. Il était environ midi. La lumière grise allait durer encore trois heures. D’après Balder, s’il n’y avait pas tous ces nuages, le soleil brillerait en ce moment. Parfois, elle se demandait si elle le reverrait un jour.

La grande cour du château était à flanc de colline. La boue et la neige recouvraient le versant jusqu’en bas et s’entassaient contre les bâtiments de bois. L’été dernier, la vue d’ici était somptueuse. L’hiver, l’aurore boréale faisait briller sur la neige des reflets verts et bleus. Les eaux du port étaient gelées, et les collines lointaines se découpaient nettement à l’horizon. Aujourd’hui, la pluie formait un rideau si dense qu’elle ne voyait même pas la cité derrière les remparts. Les nuages formaient un plafond bas et déchiqueté au-dessus de sa tête. Elle savait qu’il y avait des sentinelles en haut des murailles, mais en ce moment elles devaient rester frileusement derrière les meurtrières. Pas un seul animal, pas une seule meute n’était visible. Le monde des Dards était un désert comparé à Straum. Mais ce n’était quand même pas le Lab Haut, simple caillou sans atmosphère orbitant autour d’une naine rouge. Le monde des Dards était une planète vivante, en mouvement, qui lui semblait parfois aussi belle et accueillante qu’une station touristique sur Straum. En fait, se disait Johanna, elle était plus agréable que la plupart des mondes colonisés par la race humaine, certainement plus paisible que Nyjora et peut-être aussi belle que la Vieille Terre.

Elle était arrivée devant son pavillon. Elle s’arrêta un instant sous les murs courbes et regarda par-dessus la cour. Oui, le spectacle ressemblait à la Nyjora médiévale, mais les histoires de l’Ère des Princesses n’étaient pas imprégnées des forces implacables qui régnaient sur ce monde. La pluie s’étendait sous ses yeux à perte de vue. Sans une technologie correcte, même une simple averse glacée pouvait être mortelle. Tout comme le vent. Quant à la mer, elle n’évoquait pas une partie de plaisir à bord d’un voilier, mais des masses d’eau froide en mouvement, criblées par la pluie, infatigables. Même les forêts qui entouraient la ville étaient mortellement dangereuses. On pouvait s’y égarer aisément, et il n’y avait pas de balises radio pour s’y retrouver, ni de colonnes de rafraîchissement camouflées en tronc d’arbre. Quand on avait perdu son chemin, on finissait par mourir. Les contes de fées nyjorains avaient pris pour elle une signification spéciale. Il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour inventer les élémentaux du vent, de la pluie et de la mer. C’était juste l’expérience de l’âge prétech, qui vous apprenait que même en l’absence d’ennemis vous risquiez de vous faire tuer par votre propre planète.

Mais elle, elle avait beaucoup d’ennemis.

Elle ouvrit la petite porte et se glissa à l’intérieur.

Une meute de Dards se trouvait là, autour du feu. Plusieurs membres se levèrent pour aider Johanna à retirer son imperméable. Elle n’avait plus peur en voyant s’approcher les museaux aux fines dents acérées. La meute était là pour la servir, et elle avait presque pris l’habitude de considérer les mâchoires comme des mains. Ils firent prestement glisser le vêtement le long de ses bras et l’étalèrent près du feu. Elle défit ses chaussures et son pantalon et prit la couverture piquée que lui tendait la meute.

— Le déjeuner. Tout de suite, ordonna-t-elle.

— Très bien.

Elle s’installa confortablement sur un coussin devant le trou du foyer. En fait, les Dards étaient bien plus primitifs que les humains de Nyjora. Le monde des Dards n’était pas une colonie déchue. Ils n’avaient même pas de légendes pour les guider. L’hygiène était quelque chose de très aléatoire. Avant le Sculpteur, les médecins saignaient leurs patients – ou leurs victimes. Elle savait depuis peu qu’elle vivait dans un logement équivalent, pour les Dards, à une résidence de luxe. Les boiseries polies n’étaient pas quelque chose de courant, ni les décorations des murs et des piliers, qui avaient dû demander de nombreuses heures de travail.

Le menton dans les mains, elle contempla les flammes, vaguement consciente des allées et venues de la meute autour du foyer où des marmites étaient suspendues. Ce serviteur ne parlait presque pas le samnorsk. Le Sculpteur ne l’avait pas inclus dans le programme de la boîte de données. Quelques semaines plus tôt, Balder avait demandé la permission de s’installer ici. Quelle meilleure manière, pour lui, d’accélérer le processus d’apprentissage ? Elle frissonnait à ce souvenir. Elle savait que le balafré n’était qu’un membre isolé, que la meute qui avait tué son père était morte, mais cela ne l’empêchait pas, chaque fois qu’elle était en présence de « Pérégrin », de voir l’assassin de son père, gras et prospère, qui essayait de se cacher derrière ses compagnons plus petits. Elle sourit aux flammes en se remémorant la rouste qu’elle avait balancée à Balder quand il lui avait fait la suggestion. Elle avait perdu son sang-froid, mais cela en valait la peine. Plus personne n’avait jamais proposé que des « amis » viennent loger chez elle. La plupart du temps, le soir, on la laissait tranquille. Mais ces nuits qu’elle passait… Papa et maman semblaient tout proches, juste à côté, attendant qu’elle remarque leur présence. Même si elle les avait vus morts, quelque chose en elle refusait de les laisser partir.