Même alors, il ne cessait pas d’avoir de merveilleuses idées, des trouvailles qui auraient pu, si elles avaient été réalisées comme il faut, faire d’eux les plus riches négociants de toutes les provinces de l’Est. Mais la malchance et le manque d’imagination de son gémeau avaient fait capoter ses premiers projets. Le gem avait fini par lui racheter sa part. Jaqueramaphan était parti pour la capitale. Il ne l’avait jamais regretté. À cette époque, il comptait déjà six membres. Et il rêvait de voir le monde. De plus, il y avait cinq mille volumes dans la bibliothèque de la capitale, représentant toute l’histoire du monde ! Ses propres carnets de notes se transformèrent en une formidable bibliothèque de savoir. Mais les meutes universitaires ne le prirent pas au sérieux. Son projet de synthèse d’histoire naturelle fut rejeté par tous les papetiers, bien qu’il fût disposé à payer pour en faire publier une partie. Il devint évident qu’il était nécessaire de réussir d’abord dans le monde de l’action pour que ses idées attirent l’attention qu’elles méritaient. D’où sa nouvelle vocation d’espion. Le Parlement lui-même le couvrirait d’honneurs lorsqu’il lui rapporterait les secrets de l’île Cachée de Flenser.
C’était ce qui s’était passé près d’un an auparavant. Les événements ultérieurs – la chute de la maison volante, Johanna, la boîte de données – étaient allés dans le sens de ses rêves les plus fous, et il était le premier à reconnaître qu’ils étaient déjà extrêmes. La Boîte contenait des millions de livres. Avec l’aide de Johanna pour affiner ses idées, ils balaieraient le flensérisme de la face du monde. Ils reprendraient la maison volante. Même le ciel ne serait plus une limite.
D’où le désarroi dans lequel Johanna l’avait plongé en rejetant son carnet. Peut-être son coup de colère pouvait-il s’expliquer par le fait qu’il avait voulu justifier Pérégrin à ses yeux. Il était sûr qu’elle s’entendrait très bien avec lui si seulement elle acceptait de lui parler. Mais… il ne comprenait plus rien. Peut-être ses idées n’étaient-elles pas si géniales que ça, après tout, du moins en comparaison des critères humains.
Ces pensées le plongeaient dans un état proche de la déprime. Cependant, il reconstitua ses schémas jusqu’au bout, et eut même quelques nouvelles idées en cours de route. Il fallait qu’il se procure une nouvelle réserve de papier de soie.
Pérégrin s’arrêta chez lui et le persuada de l’accompagner en ville.
Jaqueramaphan avait préparé une douzaine d’explications pour justifier son absence aux séances avec Johanna. Il en exposa deux ou trois à Pérégrin tandis qu’ils descendaient la rue du Château en direction du poil. Au bout d’une minute ou deux, son ami tourna une tête vers lui pour murmurer :
— Ne vous inquiétez pas, Scribe. Nous serons heureux de vous revoir parmi nous quand vous en aurez envie.
Scribe s’était toujours flatté d’être fin psychologue. En particulier, il savait reconnaître une attitude condescendante. Il dut ciller légèrement, car Pérégrin s’empressa d’ajouter :
— Sincèrement. Même le Sculpteur a demandé de vos nouvelles. Elle apprécie vos idées.
Pieux mensonge ou non, cela lui fit redresser deux têtes.
— C’est vrai ?
Le Sculpteur actuel était dans un triste état, mais celui des livres d’histoire était pour Jaqueramaphan le plus grand héros qui eût jamais existé.
— Personne n’est furieux contre moi ? demanda-t-il.
— Vendacious est un peu embêté. Ça le rend nerveux d’être responsable de la sécurité du deux-pattes. Mais ce que vous avez tenté, nous avions tous envie de le faire.
— Oui.
Même s’il n’y avait pas la Boîte, même si Johanna Olsndot n’était pas descendue des étoiles, elle demeurerait la créature la plus fascinante du monde. Un esprit équivalant à celui d’une meute, mais dans un seul corps. On pouvait s’approcher d’elle, la toucher, même, sans le moindre risque de confusion. C’était une expérience terrifiante, au début, mais tous avaient vite ressenti la même fascination. Pour une meute, la proximité d’une autre avait toujours été synonyme de confusion des esprits. Pouvoir s’asseoir près du feu en compagnie d’un ami et soutenir avec lui une conversation intelligente ! Le Sculpteur avait une théorie selon laquelle la civilisation des deux-pattes était de manière innée plus efficace que celle des meutes, par le fait même qu’elle permettait une collaboration plus efficace entre les individus, ce qui se traduisait par une capacité plus grande à apprendre et à entreprendre. Le seul problème, dans cette théorie, c’était Johanna Olsndot. Si elle était représentative de la race humaine, on avait du mal à croire que celle-ci pût fonder quoi que ce soit sur la coopération entre les individus. Il arrivait certes qu’elle se montre amicale, particulièrement en présence du Sculpteur. Elle semblait se rendre compte que la vieille reine était fragile et sur le déclin. Toutefois, la plupart du temps, elle avait une attitude condescendante, sarcastique, et semblait trouver insultants leurs meilleurs efforts pour lui plaire. Sans compter son comportement agressif, comme hier soir.
— Et le travail avec la boîte de données ? demanda-t-il au bout d’un moment.
Pérégrin haussa les épaules.
— Ça suit son cours. Le Sculpteur et moi, nous lisons parfaitement le samnorsk, à présent. Johanna m’a appris – par l’intermédiaire du Sculpteur, il faut le préciser – à utiliser la plupart des pouvoirs de la Boîte. Il n’y a rien qui soit de nature à révolutionner le monde, mais nous allons concentrer nos efforts sur la fabrication de la poudre et de plusieurs canons. C’est ce stade de réalisation pratique qui risque de demander un certain temps.
Scribe hocha la tête d’un air entendu. C’était là le grand problème de sa vie.
— Quoi qu’il en soit, si nous réussissons à tout finir avant l’été, nous pourrons faire face aux armées de Flenser et leur reprendre la maison volante d’ici l’hiver prochain, ajouta Pérégrin avec un rictus qui se propagea de visage en visage. Alors, écoute-moi bien, mon ami, Johanna pourra appeler ses amis à son secours, et nous consacrerons toute notre vie à étudier leur espèce. Rien ne m’empêchera d’aller faire le pèlerin dans les étoiles.
Ils avaient déjà évoqué cette idée. Pérégrin y avait même pensé avant Scribe.
Ils quittèrent la rue du Château pour prendre le Périphérique. Scribe était rempli d’excitation à l’idée d’aller chez le papetier. Il y avait sûrement quelque chose qu’il pouvait faire pour l’aider. Il regarda autour de lui avec un intérêt qu’il n’avait pas éprouvé depuis plusieurs jours. Le Sculpteur était une cité de bonne taille, presque aussi importante que Rangathir. Vingt mille meutes environ vivaient dans ses murs et dans les maisons environnantes. La journée était un peu plus fraîche que les précédentes, mais il ne pleuvait pas. Un vent froid et sec balayait la rue marchande, chargé de légers effluves de moisissure et de caniveau, d’épices et de bois fraîchement scié. De noirs nuages, bas dans le ciel, voilaient les collines autour du port. Le printemps était décidément dans l’air. Scribe donna un coup de patte joyeux aux détritus qui jonchaient le bord du trottoir.