Telle était l’opinion que le public avait de lui. Mais ceux qui étaient un peu plus au fait des questions de sécurité savaient aussi que le chambellan dirigeait les espions du Sculpteur. Sans doute avait-il des dizaines d’informateurs en place dans les scieries et les installations portuaires. Cependant, Scribe venait tout juste d’apprendre que même cela, ce n’était qu’une couverture. Il avait du mal à imaginer qu’il eût des agents dans l’entourage même de Flenser. Il était au courant de leurs projets, de leurs craintes et de leurs faiblesses. Il pouvait les manipuler comme il le voulait ! Incroyable ! Malgré lui, Scribe devait admettre que Vendacious avait du génie.
Et pourtant… Tous les renseignements qu’il recueillait ne suffisaient pas à lui garantir la victoire. Les machinations flenséristes ne pouvaient pas toutes partir du sommet. Certaines opérations secondaires de l’ennemi devaient se dérouler dans l’obscurité avec succès. Sans compter qu’il ne fallait qu’une seule flèche pour tuer définitivement Johanna Olsndot !
C’était là que Scribe Jaqueramaphan avait une chance de montrer ce qu’il valait.
Il demanda à être logé dans la courtine du château, au deuxième étage. Il n’eut aucun problème pour obtenir la permission. Ses nouveaux quartiers étaient plus exigus, et les murs n’étaient que sommairement insonorisés. La seule ouverture était une meurtrière qui donnait sur la cour du château. Le spectacle était peu réjouissant. Cependant, cela correspondait exactement à ce qu’il voulait. Les jours suivants, il commença à errer dans les galeries. Les murailles principales du château étaient criblées de tunnels mesurant environ quarante centimètres de large sur soixante-quinze de haut. Scribe pouvait aller à peu près n’importe où dans la courtine sans être vu de l’extérieur. Il trottait en file indienne d’une galerie à l’autre, émergeant de temps à autre sur un rempart pour bondir de merlon en embrasure puis en merlon, une tête dressée par-ci, une autre par-là.
Naturellement, il lui arrivait de rencontrer des gardes, mais il avait le droit d’être dans les murs. Et il avait soigneusement étudié leur routine. Ils savaient qu’il était là, mais Scribe était certain qu’ils ne se doutaient pas de l’étendue de son effort. C’était un dur travail, dans le froid, mais il en valait la peine. L’objectif principal de Scribe, dans la vie, était d’accomplir quelque chose de spectaculaire et d’utile. Le problème était que la plupart de ses idées avaient tant de profondeur que les autres meutes – et même des gens pour qui il avait un immense respect – n’y comprenaient rien. C’était exactement l’obstacle auquel il s’était heurté avec Johanna. Mais encore quelques jours et il pourrait aller trouver Vendacious pour…
Tandis qu’il regardait à travers les meurtrières et aux coins des galeries, deux d’entre lui étaient assis par terre et prenaient des notes. En un dijour, il en avait accumulé assez pour impressionner même quelqu’un comme Vendacious.
La résidence officielle du Seigneur Chambellan était entourée de salles réservées à ses gardes et à ses assistants. Ce n’était pas l’endroit idéal pour négocier un accord secret. Sans compter que Scribe n’avait pas eu tellement de chance la dernière fois qu’il avait tenté une approche directe. Il fallait parfois attendre des jours entiers avant d’obtenir un rendez-vous, et plus on faisait montre de patience, plus on suivait scrupuleusement les règles, plus les bureaucrates vous considéraient comme un rien du tout.
Il arrivait, cependant, que Vendacious soit seul. Il y avait une certaine tourelle sur l’ancienne muraille, du côté qui donnait sur la forêt. Le soir du onzième jour de ses investigations, Scribe se posta sur cette tourelle et attendit. Une heure s’écoula. Le vent se calma un peu. Un épais brouillard se mit à monter du port. Il grimpa lentement jusqu’en haut du vieux mur comme de la mousse de mer épaisse. Tout devint feutré, silencieux, comme c’est toujours le cas par temps de brume. Scribe faisait les cent pas, maussade, sur la plate-forme de la tourelle. Elle était vraiment en mauvais état. Le mortier s’émiettait sous ses griffes. Il avait l’impression qu’il aurait pu aisément retirer certaines pierres du mur. Merde. Vendacious allait peut-être déroger à ses habitudes, aujourd’hui, et ne pas monter.
Mais Scribe attendit une demi-heure de plus, et sa patience fut payante. Il entendit un cliquetis d’acier sur les marches en spirale. Aucun bruit de pensée ne montait. Il y avait trop de brume pour cela. Au bout d’une minute, la trappe se souleva et une tête passa.
Malgré la brume, la surprise de Vendacious lui parvint comme un sifflement agressif.
— N’ayez crainte, monsieur ! Ce n’est que moi, le loyal Jaqueramaphan.
La tête se montra un peu plus.
— Que ferait un loyal citoyen là-haut ?
— Je vous attendais, naturellement, fit Scribe avec un petit rire. Je sais que vous travaillez ici en secret. Vous pouvez monter, monsieur. Avec ce brouillard, il y a largement de la place pour deux.
L’un après l’autre, les membres de Vendacious se hissèrent par la trappe. Certains eurent du mal à passer, car leurs bijoux et leurs dagues se coinçaient dans l’ouverture. Vendacious n’était pas une meute particulièrement mince. Le chef de la sécurité, suspicieux, se rangea le long du mur opposé. Ce n’était plus la meute orgueilleuse et paternaliste de leurs précédentes rencontres en public. Scribe sourit intérieurement. Il avait fini par attirer son attention.
— Alors ? demanda Vendacious d’une voix neutre.
— Je désire vous offrir mes services, monsieur. Je pense que ma présence ici montre déjà suffisamment que je peux être utile à la sécurité du château. Qui d’autre qu’un professionnel doué aurait pu s’apercevoir que vous utilisez cet endroit comme lieu de travail secret ?
Vendacious parut se détendre quelque peu.
— Qui d’autre, en vérité ? dit-il avec un sourire narquois. Si je viens ici, c’est précisément parce que cette partie de l’ancienne muraille est invisible du château. Ici, je peux… communier avec les collines, et me libérer des tracasseries bureaucratiques.
Jaqueramaphan hocha gravement la tête.
— Je vous comprends. Mais vous faites erreur sur un point, monsieur. (Il pointa le museau par-dessus les épaules du chef de la sécurité.) On ne voit rien avec ce brouillard, mais il y a un endroit au château, du côté qui donne sur le port, d’où l’on aperçoit votre tour.
— Ah oui ? Qu’est-ce qu’on peut bien voir de si… Hum… Cet instrument que vous avez ramené de la République !
— Précisément !
Scribe sortit le télescope de sa poche.
— Même à cette distance, je vous ai reconnu tout de suite, dit-il.
Cet instrument, à lui seul, aurait pu le rendre célèbre. Le Sculpteur et Scrupilo en avaient été enchantés. Malheureusement, l’honnêteté l’avait obligé à admettre qu’il l’avait acheté à un inventeur de Rangathir. Même si une grande part du mérite lui revenait pour avoir immédiatement reconnu la valeur de l’invention et pour avoir su l’utiliser dans l’enlèvement de Johanna, il avait dû reconnaître qu’il ignorait le principe de son fonctionnement. Quand il leur avait offert l’un des deux instruments en sa possession, ils s’étaient empressés de le remettre à leurs verriers pour qu’ils l’étudient. Mais il se consolait en se disant qu’il restait le meilleur utilisateur de télescope dans cette partie du monde.